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Quelle image Rembrandt nous donne-t-il du Christ, comment sa lecture
artistique de la Bible a-t-elle évolué au cours de sa vie ?
Repères
Né en 1606, mort en 1669, Rembrandt vit en Hollande, dans une époque
de bouleversements sociaux, politiques et culturels. Il connaît très
vite le succès, mais sa vie est marquée par une douloureuse coupure :
sa femme meurt en 1642. C'est pour lui le début d'un travail plus personnel,
plus intériorisé. De confession protestante, Rembrandt fut toute sa
vie un lecteur assidu de la Bible, mais son regard sur le Livre a progressivement
évolué.
L'oeuvre de Rembrandt est marquée par trois révolutions :
- l'abandon du style baroque pour développer le clair-obscur ;
- le choix de thèmes bibliques comme sujets en soi et non comme seuls
prétextes à la virtuosité technique ;
- l'approfondissement de la vie intérieure à travers l'expérience
de la solitude et du deuil.
Illustrations
- autoportraits
- Le goût dévorant de la vie, le clair-obscur violent, les grands
mouvements vers l'extérieurs qui caractérisent les autoportraits de
jeunesse laissent place, avec l'âge, à des images à la structure plus
stable, plus solide. Le temps de la vieillesse est intégré à la lumière
dans un climat très apaisé.
Une
peinture biblique
L'oeuvre de Rembrandt peut vraiment être qualifiée de peinture biblique,
pour plusieurs raisons :
- elle intègre la mémoire du temps et la traversée de l'espace, comme
un grand pèlerinage ;
- elle traduit la présence du "drame de la nuit" (cf. la parole créatrice
de Dieu, séparant au commencement la lumière des ténèbres) ;
- on y trouve à la fois l'individu, la personne humaine, et le groupe,
la foule : l'histoire du salut vient s'inscrire dans l'histoire
normale du monde ;
- la figure de Jésus est toujours présente dans la parole, le mouvement :
les tableaux illustrent le verbe en action ;
- elle nous montre le choc d'une transcendance au coeur du monde.
Illustrations
- Sa mère lisant la Bible
- le livre est comme une fenêtre d'où irradie la lumière ;
- Pasteur lisant la Bible à sa femme
- le livre est vivant, animé de mouvements ; le pasteur reçoit une
énergie, recueille la lumière du livre ; les deux personnages
sont proches mais indépendants, il y a union sans confusion ;
la femme est à l'écoute, dans une magnifique image de contemplation
intérieure qui évoque aussi la maternité, par le placement des mains
sur le ventre : la parole de Dieu ne remonte pas sans avoir irrigué
la terre.
Le
pèlerinage de Rembrandt
Avec le temps, l'oeuvre du peintre passe d'une scène que l'on regarde
comme spectateur à un événement auquel nous sommes conviés à participer,
d'une image qui se regarde à une image qui nous regarde.
Illustrations
On trouve de nombreux exemples de cette évolution : l'artiste
a de nombreuses fois peint plusieurs versions d'un même thème.
- la résurection de Lazare
- le geste violent, théâtral, dégageant dans la première version la
force d'une magie surpuissante, laisse place dans la seconde toile
à un Jésus plus accordé à celui de l'évangile, qui est le témoin d'un
événement et remercie son Père de l'avoir exaucé.
- la présentation au temple
- avec le temps, l'image se resserre, le décor disparaît, le drame
apparaît de façon plus nette. Dans une troisème version, apparaît
enfin le centre du message évangélique : Syméon a vu le Salut
et peut mourir en paix. Le centre, c'est un vieillard qui tient un
enfant et y reconnaît le Salut. Rembrandt se débarasse des images
de son époque pour trouver le sens évangélique profond et atteindre
à l'universalité.
- les pèlerins d'Emmaüs
- la (sur)puissance humaine de Jésus, presque terrifiante, cède le
pas à une densité de présence qui convie à la table ouverte vers la
spectateur.
- l'Ecce Homo
- le Chrsit du premier dessin est théâtral, tandis que le second,
plus simple, plus dépouillé, fait face au spectateur et lui pose la
question : " qui est cet homme ? "
etc. les exemples sont encore nombreux.
Une
poétique de l'Incarnation
En résumé, on rentiendra ces idées centrales :
- Rembrandt passe de l'énigme au mystère. Dans l'énigme de l'existence,
il y a une porte qui s'ouvre : c'est le Christ. Le monde n'est plus
un mur infranchissable, mais quelque chose dans laquelle on peut s'introduire.
- Le Christ est le centre d'une communion. Comme l'analysa très justement
A. Malraux, le Christ de Rembrandt apparaît dans toute sa plénitude,
non pas quand il est figuré seul, mais quand il est en relation, en
acte. Le Christ de Rembrandt est une présence au milieu des hommes.
En cela, Rembrandt développe vraiment une "poétique de l'Incarnation".
Illustrations
- la rencontre d'Abraham avec les anges
- tableau réellement étonnant, puisque l'un des anges - outre ses
ailes - est petit, chauve, barbu. Représentation rare, qui instaure
une superposition incroyable de l'humain (la calvitie...) et du divin
(les ailes).
- la fiancée juive
- belle image de communion profonde et libre. Les deux personnages
sont à la fois libres et unis par leurs actes.
Regards
sur la vie de Jésus
Il est possile de découvrir toute la profondeur du regard de Rembrandt
sur le Christ en étudiant la suite des oeuvres qu'il a peintes retraçant
la vie de Jésus. En mettant en rapport les tableaux avec le texte biblique,
on découvre combien Rembrandt, peu à peu, met au jour le coeur même
du message évangélique, dépouillant tout le superflu pour se concentrer
sur l'essentiel.
Illustrations
- l'annonciation
- Les dessins évoquent le choc immense d'une rencontre, avec un lien
très fort entre l'image et la parole du récit.
- la nativité
- Elle présente un aspect révolutionnaire, puisqu'elle laisse l'enfant
dans un coin du tableau. Usuellement, le nouveau-né est au centre,
nimbé de lumière. Ici, il reste dans son coin, fidèle à l'esprit évangélique
: la naissance de Jésus fut un événement très discret pour le reste
du monde.
- Vierge à l'enfant
- Contrairement au tableau italient dont il s'était inspiré, Rembrandt
inclut toute l'histoire de la Vierge dans la représentation. Ce n'est
pas seulement un belle image, on y voit aussi toute la souffrance
de la mère du Christ.
- la femme adultère
- Au centre du tableau, il y a un espace vide, entre Jésus et la femme.
Elle n'est plus oppressée, bousculée par la foule, elle trouve enfin
l'espace que Jésus lui laisse pour qu'une relation soit possible.
- Jésus à l'agonie
- La représentation picturale de l'angoisse et du tourment est extrêmement
moderne - on croirait y voir une annonce de certaines oeuvres de Picasso.
- crucifixion
- Le Ciel s'unit à la terre dans une superbe trouée de lumière, qui
reprend le thème biblique de l'échelle de Jacob.
- la résurection
- Le traitement de cette scène par Rembrandt est déroutant. On sait
que Marie-Madeleine, ne reconnaissant pas Jésus, le prit pour un jardinier.
Rembrandt représente réellement Jésus sous les traits d'un jardinier,
avec un pelle et un chapeau. Le peintre se raccroche ici réellement
au récit biblique et non pas à l'iconographie classique. Lorsque,
dans un dessin suivant, Marie-Madeleine reconnaît le ressuscité, elle
disparaît presque dans l'éclat de lumière qui se dégage du Christ.
- le fils prodigue
- Une dernière attention mérite d'être portée au célèbre tableau du
fils prodigue. L'enfant porte sur lui toute la trace de son désastre
passé : les vêtements sales, les pieds meurtris, la nuque maigre...
Les deux mains du père sont posées sur les épaules du fils : cetains
y ont reconnu une main d'homme et une main de femme. Enfin le visage
du père est somptueux, où le temps (à travers le vieillissement) est
transformé en lumière. Ce retour du Fils prodigue est aussi le retour
(sur soi) de Rembrandt à la fin de sa vie. Création et re-création
(à travers la réconciliation) y sont intimement mêlées.
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