Rembrandt :
une poétique de l'incarnation

vendredi 8 janvier 1999
avec le frère Dino Quartana,
peintre et sculpteur



Quelle image Rembrandt nous donne-t-il du Christ, comment sa lecture artistique de la Bible a-t-elle évolué au cours de sa vie ?

Repères

Né en 1606, mort en 1669, Rembrandt vit en Hollande, dans une époque de bouleversements sociaux, politiques et culturels. Il connaît très vite le succès, mais sa vie est marquée par une douloureuse coupure : sa femme meurt en 1642. C'est pour lui le début d'un travail plus personnel, plus intériorisé. De confession protestante, Rembrandt fut toute sa vie un lecteur assidu de la Bible, mais son regard sur le Livre a progressivement évolué.

L'oeuvre de Rembrandt est marquée par trois révolutions :

  • l'abandon du style baroque pour développer le clair-obscur ;
  • le choix de thèmes bibliques comme sujets en soi et non comme seuls prétextes à la virtuosité technique ;
  • l'approfondissement de la vie intérieure à travers l'expérience de la solitude et du deuil.

Illustrations

autoportraits
Le goût dévorant de la vie, le clair-obscur violent, les grands mouvements vers l'extérieurs qui caractérisent les autoportraits de jeunesse laissent place, avec l'âge, à des images à la structure plus stable, plus solide. Le temps de la vieillesse est intégré à la lumière dans un climat très apaisé.

Une peinture biblique

L'oeuvre de Rembrandt peut vraiment être qualifiée de peinture biblique, pour plusieurs raisons :

  • elle intègre la mémoire du temps et la traversée de l'espace, comme un grand pèlerinage ;
  • elle traduit la présence du "drame de la nuit" (cf. la parole créatrice de Dieu, séparant au commencement la lumière des ténèbres) ;
  • on y trouve à la fois l'individu, la personne humaine, et le groupe, la foule : l'histoire du salut vient s'inscrire dans l'histoire normale du monde ;
  • la figure de Jésus est toujours présente dans la parole, le mouvement : les tableaux illustrent le verbe en action ;
  • elle nous montre le choc d'une transcendance au coeur du monde.

Illustrations

Sa mère lisant la Bible
le livre est comme une fenêtre d'où irradie la lumière ;
Pasteur lisant la Bible à sa femme
le livre est vivant, animé de mouvements ; le pasteur reçoit une énergie, recueille la lumière du livre ; les deux personnages sont proches mais indépendants, il y a union sans confusion ; la femme est à l'écoute, dans une magnifique image de contemplation intérieure qui évoque aussi la maternité, par le placement des mains sur le ventre : la parole de Dieu ne remonte pas sans avoir irrigué la terre.

Le pèlerinage de Rembrandt

Avec le temps, l'oeuvre du peintre passe d'une scène que l'on regarde comme spectateur à un événement auquel nous sommes conviés à participer, d'une image qui se regarde à une image qui nous regarde.

Illustrations

On trouve de nombreux exemples de cette évolution : l'artiste a de nombreuses fois peint plusieurs versions d'un même thème.

la résurection de Lazare
le geste violent, théâtral, dégageant dans la première version la force d'une magie surpuissante, laisse place dans la seconde toile à un Jésus plus accordé à celui de l'évangile, qui est le témoin d'un événement et remercie son Père de l'avoir exaucé.
la présentation au temple
avec le temps, l'image se resserre, le décor disparaît, le drame apparaît de façon plus nette. Dans une troisème version, apparaît enfin le centre du message évangélique : Syméon a vu le Salut et peut mourir en paix. Le centre, c'est un vieillard qui tient un enfant et y reconnaît le Salut. Rembrandt se débarasse des images de son époque pour trouver le sens évangélique profond et atteindre à l'universalité.
les pèlerins d'Emmaüs
la (sur)puissance humaine de Jésus, presque terrifiante, cède le pas à une densité de présence qui convie à la table ouverte vers la spectateur.
l'Ecce Homo
le Chrsit du premier dessin est théâtral, tandis que le second, plus simple, plus dépouillé, fait face au spectateur et lui pose la question : " qui est cet homme ? "

etc. les exemples sont encore nombreux.

Une poétique de l'Incarnation

En résumé, on rentiendra ces idées centrales :

  1. Rembrandt passe de l'énigme au mystère. Dans l'énigme de l'existence, il y a une porte qui s'ouvre : c'est le Christ. Le monde n'est plus un mur infranchissable, mais quelque chose dans laquelle on peut s'introduire.
  2. Le Christ est le centre d'une communion. Comme l'analysa très justement A. Malraux, le Christ de Rembrandt apparaît dans toute sa plénitude, non pas quand il est figuré seul, mais quand il est en relation, en acte. Le Christ de Rembrandt est une présence au milieu des hommes. En cela, Rembrandt développe vraiment une "poétique de l'Incarnation".

Illustrations

la rencontre d'Abraham avec les anges
tableau réellement étonnant, puisque l'un des anges - outre ses ailes - est petit, chauve, barbu. Représentation rare, qui instaure une superposition incroyable de l'humain (la calvitie...) et du divin (les ailes).
la fiancée juive
belle image de communion profonde et libre. Les deux personnages sont à la fois libres et unis par leurs actes.

Regards sur la vie de Jésus

Il est possile de découvrir toute la profondeur du regard de Rembrandt sur le Christ en étudiant la suite des oeuvres qu'il a peintes retraçant la vie de Jésus. En mettant en rapport les tableaux avec le texte biblique, on découvre combien Rembrandt, peu à peu, met au jour le coeur même du message évangélique, dépouillant tout le superflu pour se concentrer sur l'essentiel.

Illustrations

l'annonciation
Les dessins évoquent le choc immense d'une rencontre, avec un lien très fort entre l'image et la parole du récit.
la nativité
Elle présente un aspect révolutionnaire, puisqu'elle laisse l'enfant dans un coin du tableau. Usuellement, le nouveau-né est au centre, nimbé de lumière. Ici, il reste dans son coin, fidèle à l'esprit évangélique : la naissance de Jésus fut un événement très discret pour le reste du monde.
Vierge à l'enfant
Contrairement au tableau italient dont il s'était inspiré, Rembrandt inclut toute l'histoire de la Vierge dans la représentation. Ce n'est pas seulement un belle image, on y voit aussi toute la souffrance de la mère du Christ.
la femme adultère
Au centre du tableau, il y a un espace vide, entre Jésus et la femme. Elle n'est plus oppressée, bousculée par la foule, elle trouve enfin l'espace que Jésus lui laisse pour qu'une relation soit possible.
Jésus à l'agonie
La représentation picturale de l'angoisse et du tourment est extrêmement moderne - on croirait y voir une annonce de certaines oeuvres de Picasso.
crucifixion
Le Ciel s'unit à la terre dans une superbe trouée de lumière, qui reprend le thème biblique de l'échelle de Jacob.
la résurection
Le traitement de cette scène par Rembrandt est déroutant. On sait que Marie-Madeleine, ne reconnaissant pas Jésus, le prit pour un jardinier. Rembrandt représente réellement Jésus sous les traits d'un jardinier, avec un pelle et un chapeau. Le peintre se raccroche ici réellement au récit biblique et non pas à l'iconographie classique. Lorsque, dans un dessin suivant, Marie-Madeleine reconnaît le ressuscité, elle disparaît presque dans l'éclat de lumière qui se dégage du Christ.
le fils prodigue
Une dernière attention mérite d'être portée au célèbre tableau du fils prodigue. L'enfant porte sur lui toute la trace de son désastre passé : les vêtements sales, les pieds meurtris, la nuque maigre... Les deux mains du père sont posées sur les épaules du fils : cetains y ont reconnu une main d'homme et une main de femme. Enfin le visage du père est somptueux, où le temps (à travers le vieillissement) est transformé en lumière. Ce retour du Fils prodigue est aussi le retour (sur soi) de Rembrandt à la fin de sa vie. Création et re-création (à travers la réconciliation) y sont intimement mêlées.




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