Jubilation Le bonheur de Dieu

JE me souviens de ce jour où l’un de mes frères dominicains célébrait le cinquantième anniversaire de son ordination. Vertueux et fraternel, ce frère était rigide et sec. Il commença son discours, d’un air lugubre et affligé, par ces mots : “ Mes frères, s’il y a un sentiment qui doit dominer parmi nous aujourd’hui, c’est la joie ” , ce qui déclencha l’hilarité de l’assemblée. Peut-on être heureux sur commande, sans faire semblant ?
Plus encore, comment se réjouir quand nous baignons si souvent dans les fleuves noirs de la souffrance, de l’angoisse, de l’échec, de la solitude, de la mort ?

Rappelons-nous la manière qu’eut Jésus de recontrer les gens. Elle indique ce chemin vers la joie.
Par exemple, Zachée, un homme mal vu, pas très honnête, très riche, petit, non fréquentable. Il veut voir Jésus qui passe dans sa ville, et grimpe sur un arbre. Que fait Jésus ? Il regarde Zachée, lui sourit et lui dit : “ Zachée, invite-moi donc à manger chez toi ”. Zachée est fou de joie mais les ‘hommes de bien’ sont furieux et vexés. Jésus ne fait pas la morale à Zachée. Il le regarde avec amitié, sans le juger, sans le classer. Sous ce regard, Zachée ‘fond’. Il a envie de changer, envie d’exister. “ Eh bien voilà, Seigneur, je vais donner la moitié de mes biens aux pauvres... ” (Luc 19, 1-10).
Jésus n’a pas défendu des principes ; il a rencontré quelqu’un. “ Il n’y a qu’une tristesse, c’est de ne pas être des saints ” disait Léon Bloy. On pourrait dire : “ Il n’y a qu’une tristesse, c’est de ne pas être aimé, de n’être important pour personne. ” Zachée a su qu’il était important ; alors il a eu envie de s’épanouir.
Ce n’est pas parce qu’il est beau et bon qu’on aime son enfant. C’est parce qu’on l’aime qu’il a des chances d’être bon et d’aimer à son tour.

Nos routes, à chacun d’entre nous, sont pleines d’arbres où perchent des Zachée qui voudraient bien voir quelque chose. Les principes, ils les connaissent. Mais qui va les regarder ? Qui va s’inviter chez eux ? Les mal vus, qui va bien les voir ?
Jésus nous invite à l’espérance, à la recevoir et à la porter : il y a, au bout du chemin, une fenêtre ouverte ; il y a parmi nous, au milieu de nous, au profond de nous, une Présence.
“ Seigneur, Tu es vraiment en moi ? ”
“ Dieu, tu me donnes ta parole ? - Oui, je te donne ma Parole, mon Verbe. Et ma Parole, elle crée : ‘Que la lumière soit et la lumière fut’. Moi, Dieu, je dis et ça arrive. Je vous ai donné ma Parole et comme je n’ai qu’une Parole, je suis coincé, je ne reviendrai pas en arrière. Je vous dis que moi, Dieu, j’ai en vous ma joie et mon allégresse. Je suis heureux de vous et je danserai de joie pour vous ”.

Dieu est heureux de nous aimer. C’est parce qu’il danse pour nous que nous pouvons danser pour lui. C’est parce que nous sommes sa force et son chant qu’il sera notre force et notre chant.
Dieu est avec nous, au milieu de nous, dans les larmes et dans la joie, dans la douleur et le plaisir. Personne ne fait l’économie du Vendredi Saint. Pas même Dieu. Mais la joie s’épanouira, peut-être au terme d’un parcours difficile, dans la danse du matin de Pâques.
Béjart, le grand danseur, répondait à la question : “ Qu’est-ce que danser ? ” - “ Pour celui qui ne connaît rien , c’est monter sur des planches et gesticuler, faire n’importe quoi avec son corps. Pour le bon danseur, c’est bien exécuter les exercices qu’on a bien travaillé. Pour LE danseur, c’est monter sur des planches et faire n’importe quoi avec son corps, après s’être crucifié cinq heures par jour, pendant des années, à la barre d’exercice ”.
Si grandes soient nos détresses, c’est à la joie et la liberté du corps et du coeur que nous sommes conviés. Nous danserons pour Celui qui danse pour nous. Son bonheur sera le nôtre.



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