Action Le chant : la parole donnée


ON dit souvent d'un chant qu'il monte. Pourtant, le chant ne monte pas d'abord, mais descend. Loin de l'usage utilitaire du langage, il laisse les mots parler d'eux-mêmes, offrir la mélodie intime de leur prosodie, et retrouver dans l'incantation leur gratuité sacrée. Le chant est en ce sens redécouverte du don divin de la parole, parole donnée qui est promesse, et pour nous vocation. Il plonge aux origines mêmes du langage qui, de diverses façons, nous invitent : Beauté première qui nous appelle et nomme toute espèce, Bonté créatrice qui dans les choses d'ici-bas nous fait signe, mais surtout Verbe né avant tous les siècles qui nous convoque et requiert nos voix pour se faire entendre, pour se rendre gloire.
C'est pour cela que le chant d'abord est écoute : écoute de cet appel originel. Comment d'ailleurs mieux chanter qu'en écoutant, qu'en recevant humblement le Verbe qui ne s'offre que pour autant qu'on le donne, qu'en écoutant les mots reçus et redonnés, la parole contenue, et parfois tout entière absorbée, par la musique ? Toute musique est chant : elle n'est pas libération ou dépassement de la parole, mais émanation des mots, retour au langage retrouvé en sa gratuité première.

une chorale

Une voix de surcroît

Avant de retourner au silence d'où elle surgit, la parole veut en effet prolonger pour tous l'appel qu'elle secrète au sein de ses accents intimes, enchanter ceux qui ne l'ont pas encore rencontré. Chanter, c'est continuer l'appel originel, prêter sa voix à Celui qui nous promet ici-bas un au-delà, être une voix de surcroît à Celui qui ne parle que par celui qui le chante. Le chant est parole faite chair, et tellement incarnée qu'elle parle parfois davantage par la chair que par les mots, qu'elle en devient chair faite parole pour tous les hommes.
Le chant est donc toujours communion : il crée, il unifie, il rassemble. De tout temps, le chant ne fut-il pas le moyen privilégié de convoquer un groupe, d'unir une foule, de créer un peuple ? Car si chanter c'est écouter, écouter - ob-audire - c'est déjà appartenir, répondre à la convocation, suivre le chœur des voix unies par les mots. C'est le chant des mots qui unit, non celui de nos lèvres qui ne s'ouvrent et ne louent qu'au contact du Verbe.

Le souffle remis

concert au parc André CitroënMais pour prolonger l'appel de la promesse, la parole qui descend requiert notre vie, aspire à notre souffle : le chant est en effet l'union des mots et du souffle, le sacrement de l'alliance du Verbe et de l'Esprit chantant au Père leur louange commune. Aspirant une parole pour l'expirer, nous expirons nous-mêmes un peu dans la remise de notre esprit, abandonnés. Si la haine en effet inspire bien des cris, elle n'inspire jamais de chant. Même désespéré, le chant est ouverture et don : ouverture au Verbe, don du souffle et du rythme vital . On ne peut chanter sans s'arracher un peu à soi en prêtant sa voix à l'auteur de toute promesse, pour que sa parole soit transmise et retourne à son donateur, par notre souffle, par son Esprit.

Une voix tremblante

Si le chant est appel, il est surtout réponse. Il est certes toujours au service, ministre d'une parole à faire résonner. Mais la voix devient autre au contact du Verbe, elle tremble devant la parole à transmettre. Cette altération lui donne un timbre unique, une modulation particulière, qui est la réponse la plus personnelle de tout homme à la parole, le chant toujours nouveau né d'une blessure, la louange qui revient à chacun : la voix est la réponse même à l'appel qu'elle porte. Son humble tremblement devant le Verbe qui doit grandir est l'origine même de son chant.

Le sacrifice de louange

Mais si la voix tremble et meurt devant la parole à porter, le Verbe lui-même se consume à son contact. La voix n'est en effet jamais neutre ni nue : porteuse d'une émotion, elle module de ses inflexions la parole rencontrée, colore de son timbre le message transmis. Le Verbe meurt au contact de notre humanité pour remonter comme un encens offert en sacrifice de louange.
On ne chante donc jamais seul. Il y a toujours en nous plusieurs voix qui chantent : celle de Dieu qui parle aux hommes, et celle de l'homme qui ne sait pas lui parler, qui désire, aspire. Ces appels de l'homme et de Dieu se croisent dans la voix. Et de même que dans la noire pupille de l'icône se croisent les regards de Dieu et du priant, dans le gouffre de la gorge se croisent les appels de Dieu et de l'homme.
Rencontre, croisement crucifiant, le chant de douleur ou de joie est cet ultime cri par lequel nous remettons notre esprit, en attente de la vision.



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