Contemplation La vie intérieure

"la prière, à quoi ça sert ?"

QUAND les mots contemplation et prière nous parviennent comme une interrogation, comme une proposition qui nous est faite personnellement, des questions surgissent en retour. La prière, à quoi ça sert ? Rester un long moment dans sa chambre, dans une église ; les yeux clos ou posés sur la Bible, à l'écoute ; les mains jointes, immobiles ou égrenant un chapelet, oui vraiment, à quoi cela peut-il servir ? Alors qu'il y a tant à faire, que le monde attend des forces généreuses et qu'il offre aujourd'hui les moyens techniques de soulager des misères autrefois trop lointaines, hors de nos possibilités.
Est-ce qu'une vie peut être intérieure quand tant d'appels surgissent de l'extérieur proche ou reculé ? Une vraie vie intérieure, pas seulement le vide que l'on fait autour de soi et en soi lorsque la fatigue et le stress des activités pèsent trop. Un tel vide s'apparente plutôt au sommeil réparateur et ne saurait donc être, au mieux, qu'une partie de la vie. Une vraie vie intérieure est-elle donc un rêve, une illusion ou pire une fuite de ses responsabilités, comme on se calfeutre bien au chaud, à l'abri du vent et de la neige, indifférent à qui est encore dehors ?

intuile et gratuit, comme l'amour

Parce qu'elles semblent nous écarter de l'efficacité, entendue comme activité à résultat comptable immédait, prière et contemplation apparaissent comme un obstacle à l'action. Mais, à ce prisme de l'agir rentable, une mère n'est-elle pas aussi inutile, seulement assise sur le lit de son enfant malade, leurs mains ensemble, leurs regards mêlés et comme un sourire ou une inquiète consolation. Que dire de deux amoureux, blottis côte-à-côte, vivant dans le simple bonheur de leur présence. Deux scènes, figures de présence gratuite, où l'efficacité est un non-sens.

C'est sur ce socle de la gratuité, dans la dynamique qu'elle instaure, que le rapport entre action et contemplation offre sa traduction la plus juste. S'il est vrai que, dans la prière (ou mieux, dans la vie intérieure), l'homme s'ouvre à une présence, regarde Dieu, qui le regarde et lui a déjà ouvert son cœur, alors, à rebours de l'action vraie et généreuse, pointe, non pas cette vie intérieure, mais ce qui les empêche toutes deux d'éclore : le repli sur soi.
L'expérience commune du repli sur soi nous fait passer par la fascination d'un objet, d'un personnage célèbre, d'une passion, en fait par soi-même. Ne dit-on pas alors "se regarder le nombril", car le centre du monde passe par nous-même. Peu importe où le regard fasciné se porte, il s'y colle. L'être tout entier, à sa suite, s'y enferme. Rien n'existe autour. Trop près même pour bien voir ce qui fascine, plus rien n'existe vraiment pour nous. Chacun peut en faire symboliquement l'expérience : se regarder le nombril, c'est se pencher, baisser les yeux, se re-plier sur soi. L'être entier se recourbe, s'incurve, se ferme. La vue est brouillée, aveuglée.

une vie qui ne vient pas de moi

Certains pensent que la vie intérieure est animée par une même perspective de fermeture. La position du corps en prière la symboliserait d'ailleurs, identique à celle évoquée à l'instant. Mais c'est comme si la personne, dans ce mouvement de repli, se rendait compte que le nombril est la trace indélébile d'une vie qui ne vient pas d'elle. Le nombril est l'aboutissement du cordon ombilical, il est le rappel de l'origine de mon existence : " j'ai une mère ! "
La conscience, la reconnaissance en tout instant de cette trace vive, voilà la vie intérieure ! Loin de s'opposer à une présence généreuse dans le monde, c'est en elle, au contraire, que l'agir acquiert ici toute sa profondeur, jusqu'à la racine de la vie donnée. Sa liberté épanouie, les entraves de notre existence ainsi reconnues, se brisent d'elles-mêmes.

Les moments et les formes de prière que la tradition chrétienne propose sont comme des temps d'entraînement pour l'esprit, pour que l'attitude fondamentale de relation d'amour, d'ouverture et de liberté rejaillisse en tout temps et en tout lieu. Un entraînement à l'image de ces longueurs de piscine ou de ces footings, réguliers, où rien n'est à gagner, si ce n'est le développement du bien être du corps.

écouter Dieu...

Lectio DivinaCet entraînement, s'enracine dans la méditation de la Parole où le priant scrute les textes de la Bible pour que leur saveur et leur force l'irriguent. Dieu me parle encore aujourd'hui par ces textes anciens.
Il m'invite au cri et au partage ensemble des difficultés et des joies de l'existence. L'expérience du psalmiste, l'entrée dans la prière toute humble de la Vierge Marie. Dieu parle dans toute ma vie, par des mots simples je lui réponds.
Il passe par l'expérience d'être réconcilié avec les autres, avec Dieu, par une parole libératrice. Dieu me recrée, me relève pour un nouveau départ.
Il me conduit à la plongée au plus profond de l'être, dans son tumulte et dans son silence, seulement présent et attentif. Dieu habite au plus intime de ce que je suis et vis.
Voici des formes de la vie intérieure - il en est d'autres bien sûr. Qu'en chacune je puisse chercher la racine de l'amour de Dieu et des hommes, et me laisse trouver par le Dieu-Amour !



Retour © Jubilatio ! 1998