Contemplation Ces ombres qui révèlent la lumière

« JE vais lui éclater la gueule, et ça pissera du sang de partout. » L'interpellé avait tout juste dix sept ans et tremblait tout ce qu'il pouvait face à cet autre jeune voyou, de plus en plus menaçant. Je me trouvais entre les deux, paralysé par la peur. Je regarde simplement le voyou plein de haine et de rage, c'est un ami. Les deux sont mes amis de la rue et la douleur me prend de les voir se quereller à mort pour un vol, une accusation. Je sais que ces menaces sont réelles et tristement efficaces. Une larme, discrète, coule de mes yeux. L'offenseur parce qu'offensé, mon ami, l'aperçois. Cela le désarme. Il tourne autour de moi et de l'autre toujours tremblant. Il se calme. Ai-je perdu tout ce que j'avais encore : une influence sur lui ? Un respect et une estime ? Il s'assied. Menace encore le jeune épouvanté, et, me regarde : « tu pleures ? Pourquoi ? Je ne veux pas perdre un ami, je ne veux pas te perdre. » Silence. « Je te demande pardon », lance-t-il au jeune qu'il menaçait ! Et sans attendre de réponse, lui offre sa main et lui propose de jouer une partie de cartes.

Seules la tendresse, l'amitié et l'affection sincère, peuvent permettre une réconciliation qui relève la personne. La découverte de l'autre, de ce prochain qui si souvent est notre ennemi parce qu'il a d'autres projets que les nôtres, peut se réaliser ! Pour en témoigner, je pourrais vous parler de ces réconciliations et de ces pardons, de ces visages qui rayonnent de joie, et de Dieu là où on ne l'attend pas. De ces ombres qui révèlent la Lumière : les détenus.

Ces ombres...

Au sujet des prisonniers, beaucoup disent : « c'est bien fait ! Qu'ils y restent en prison ! » Et des internés de répondre : « avant de souffrir, je m'égarais, brebis perdue » (Ps 119). Pour quelques uns d'entres eux, des chemins nouveaux s'ouvrent. Des chemins de paix et de communion. Ils découvrent une unité intérieure qu'ils n'avaient même jamais goûtée au dehors. Chemin fait par eux dans l'acceptation de leur misère et dans le cri vers Dieu. Cri pour demander pardon et aide de Dieu.

La conscience aiguë du mal et du bien, tous nous l'avons. Mais, la force d'affronter sa faute par l'aveu et d'entreprendre le chemin pour une réconciliation n'est possible qu'à travers le regard et les gestes d'un ami. « Je porterai sur toi le visage de l'Amour » disait sœur Helen Preajan à Matthieu Poncelet qu'elle accompagnait spirituellement. Poncelet a été condamné à mort en 1979 en Louisiane. Il a eu la force de confesser son crime, il a avoué alors qu'il avait toujours nié, il a demandé pardon. Il est mort réconcilié.

Celui qui veut la paix et se réconcilier ne peut faire l'économie de ce regard d'Amour du Père du Ciel. Le regard du Père pour son enfant passe par nous. Quand une main est tendue, un visage ouvert, une oreille attentive, et un cœur compatissant, alors se produit le miracle de l'amour. Alors, soudainement, l'homme se relève et naissent en lui des sentiments dont lui même ignorait la présence et la puissance : « Le monde doit comprendre que nous avons besoin, non tant de règles morales que de Salut. Non d'amélioration, mais de nouvelle naissance, et que la mort de Jésus seule répond à notre état devant Dieu. Nous devons reconnaître qu'avant d'être notre modèle, Jésus doit être notre Sauveur, et que tout être humain a besoin d'être sauvé. » ( Lettre d'un détenu condamné à mort, de la prison de Tscholliré II, au nord Cameroun).

Ce sont eux, les accusés et les humiliés, qui deviennent nos maîtres en matière de pardon et de réconciliation. Gardons alors la certitude et la ferme assurance que rien n'est impossible à celui qui croît. Rien n'est impossible à Dieu ! « Je peux tout en Celui qui me fortifie. »



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