Dans l'Esprit Saint : la jubilation de l'Esprit
PENDANT quelques journées au cours du mois d'août 1997, la ville de Paris s'est vue submergée par des vagues de visiteurs d'un type particulier. Le flot des touristes d'âge mûr, venus surtout des pays riches, a été noyé sous le raz de marée de jeunes venus de tous les pays y compris les plus pauvres. Dans les artères de la capitale, sur les places, et jusque sur la ceinture du périphérique un véritable bouillonnement de vie se donnait à voir. Mais, au fait, qu'est-ce que la vie ?
Nous savons tous que la vie n'est pas "un long fleuve tranquille" car on y rencontre toute sorte d'empoisonneurs de l'existence. Elle n'est pas non plus "une vallée de larmes" à traverser car on y goûte aussi bien des joies. Beaucoup pourraient répondre à partir de l'expérience de vie qu'ils ont vécue ce mois d'août 1997 dans tout Paris. A partir de cette expérience, ils pourraient dire : " La vie, c'est la jubilation de l'Esprit !"

De la jubilation à l'obscurité

Avez-vous regardé les yeux d'un petit enfant dans les premiers mois de sa vie ? Attendez, bien sûr, les quelques semaines nécessaires à sa pupille pour s'accomoder à la lumière. Vous y verrez de plus en plus des reflets de jubilation. L'être humain vient au monde avec des yeux émerveillés ou, plutôt, avec des yeux faits pour s'émerveiller. L'enfant nous dit la vérité de notre existence qui est un don inattendu. Ses yeux disent la jubilation d'exister. Sans avoir rien eu à payer, rien ne manque à sa vie  repas servis à l'heure, présence attentive en réponse au moindre appel, température soigneusement calculée en fonction du temps, soins de propreté assurés dans une vigilance constante, caresses et baisers apportant à tout bout de champ les plus douces impressions... Comment ne pas jubiler ? Ses yeux lui suffisent pour en parler. Mais un jour il découvre qu'il faut faire place à d'autres dans cette vie où il est entré comme un prince entre dans son palais. Ses yeux perdent alors l'éclat qui en faisait des yeux émerveillés. L'enfant cesse d'être un enfant. Autour de lui et au dedans de lui-même manquent les signes qui faisaient de la vie un cadeau admirablement gratuit. Fini de jubiler ! Que s'est-il donc passé ?

Chemins d'intériorité

Toute existence humaine un jour ou l'autre butte sur cette question. Il s'est passé quelque chose bien sûr puisque tout a changé. Tout est devenu matière à questions. On entre dans l'âge des "Pourquoi ?" Mais aux "Pourquoi ?" les plus graves, aucune réponse n'est donnée. Tout se passe comme si le coeur avait été déserté par une présence mystérieuse qui l'habitait auparavant. C'en est fini de voir le monde et les autres, et même de se voir soi-même avec les yeux pour lesquels tout est cadeau gratuit. Devenu l'être humain qui sait que "tout se paye", on finit par oublier qu'on a tout reçu sans avoir rien demandé. On se replie sur le "précarré" dont on veut être tenu pour maître et pour propriétaire. Il faut bien être réaliste si on veut vivre et même simplement durer...
La Bible dans ses premières pages, rappelle à l'homme que son entrée dans l'existence et dans l'histoire s'est faite, comme pour l'enfant, sans avoir rien eu à payer. Elle lui dit, en récits imagés, une origine faite de transparence. Elle lui dit aussi qu'autour de lui, à un moment donné, cette transparence a diminué. A la jubilation initiale a succédé le temps des questions que pose à l'homme une condition de vie difficile où il butte contre la souffrance venue des autres et de lui-même. Elle dit surtout aux hommes par quels chemins Dieu les conduit pour leur faire retrouver la lumière qui avait cessé de briller en eux. Nous avons tous besoin que nous soient enseignés les chemins intérieurs à prendre pour retrouver la lumière et arracher notre existence à l'obscurité.

Vers l'accueil de l'Esprit

La Bible nous raconte comment ces chemins ont été pris jadis par le peuple d'Israël. Dieu a choisi ce peuple pour lui faire parcourir des itinéraires conduisant à la lumière. Ainsi tous les hommes, sans exception, pourraient réapprendre à aller vers la lumière eux aussi. Sur ces chemins d'intériorité où il s'agit de marcher, Dieu enseigne à l'homme que pour sortir de l'obscurité où il tâtonne, il lui faut s'ouvrir lui-même.
Les ténèbres qui ont mis fin à la transparence initiale ne sont pas les ténèbres d'une prison dans laquelle l'homme aurait été enfermé par quelque "génie" malveillant. L'obscurité qui enserre l'homme n'est autre que la prison que chaque être humain devient pour lui-même lorsqu'il se veut propriétaire de sa vie, de son corps, de son ventre... au lieu de s'émerveiller d'avoir été donné à lui-même gratuitement.
Cette prison que l'homme devient ainsi pour lui-même, se fait encore plus ténébreuse si l'être humain n'a autour de lui, pour entrer en relation avec eux, que des humains oublieux eux aussi qu'ils sont venus gratuitement à l'existence. Il est au pouvoir des hommes de faire du monde entier une prison. Il suffirait que chacun des êtres humains soit tenu captif dans le cachot qu'il est pour lui-même. De leurs cachots, les hommes ne sortent qu'en réapprenant à s'émerveiller du don qui leur a été fait d'exister. Venu à l'existence par le don que Dieu lui a fait en répandant sur la poussière son propre souffle de vie, l'homme ne peut sortir de sa prison qu'en rejoignant ce souffle de l'Esprit Saint au plus profond de lui-même et en reconnaissant ce souffle de Dieu comme vrai souffle des profondeurs de sa vie.

La jubilation de l'Esprit

"De nouveau va être répandu sur nous l'Esprit venu d'en-haut" annonce au peuple d'Israël le prophète Isaïe. Imbu de sa dignité de peuple élu, ce peuple s'était en quelque sorte emprisonné lui-même dans sa propre autosuffisance. Dieu, sur les chemins de l'histoire et de la vie, a fini par l'amener à reconnaître que de telles dispositions faisaient de lui un aveugle enfermé dans les ténèbres. " Nous tâtonnons, aveugles, le long d'un mur... Comme des sans yeux, nous hésitons... " Sur le peuple qui a fait cet aveu, l'Esprit a pu venir reposer. Et ce peuple a retrouvé les yeux émerveillés de l'enfant qui entre dans la vie. Par la puissance de l'Esprit " les captifs sortent de prison et sortent du cachot ceux qui habitaient les ténèbres ". Ce peuple est ainsi réintroduit par Dieu dans la lumière au terme d'une lente rééducation étalée sur dix-huit siècles. Maintenant ce peuple peut s'entendre dire sur tous les tons et par toutes sortes de voix : " Réjouis-toi ! " Peuple aux yeux émerveillés, il n'arrêtera plus de dire à juste titre : " Mon âme jubile en mon Dieu !" et " Le Seigneur a fait pour moi des merveilles ! " (Lc.46). Dans cette jubilation qui le saisit, ce peuple jubile parce qu'il fait l'expérience du triomphe de la vie. Tout triomphe de la vie s'exprime en jubilation de l'Esprit. Esprit qui se manifeste dans nos vies, qui répand ses grâces, et fait frémir la face de l'univers.

Les manifestations de l'Esprit

Jésus n'a-t-il pas dit : " Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là au milieu d'eux " (Mt 18, 20) ? Et quand 5, 10, 100, mille, dix-mille ou un million sont réunis en son nom, est-ce qu'il n'est pas là dans le souffle créateur, l'Esprit promis ?
L'Esprit, en effet, actualise dans l'Église de tous les temps et de tous les lieux la Révélation unique apportée par le Christ aux hommes, la rendant vivante et efficace dans l'âme de chacun : " Le Paraclet, l'Esprit-Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit " (Jn 14, 26)
Quels sont les signes que nous avons pu voir pendant ces jours, quels signes nous ont été donnés ? À y regarder, avec les yeux du coeur, tous ont pu découvrir dans une rencontre, dans un regard, dans chaque rencontre, dans chaque regard, quelque chose de l'Esprit du Christ. Toutes les rencontres vécues en vérité, toutes les paroles d'accueil, de réconciliation, tous les gestes de fraternité, tous les instants de partage, les attitudes d'ouverture, toute la joie, ont été une manifestation visible de cette nouvelle Pentecôte, une épiphanie de l'Église.
Ce sont les premiers fruits de cet envoi en mission des témoins de la Bonne Nouvelle, la confirmation que l'Esprit est à l'oeuvre, qu'il était là, au milieu de nous, en nous, dans cet élan, dans ce pétillement, dans cet effervescence. La confirmation que l'Esprit est à l'oeuvre, est là, encore aujourd'hui, dans tout ce qui grandit. Ce ne sont pas toujours les actions grandioses, mais souvent les actions petites et quotidiennes qui sont les fruits de ce don que l'Esprit fait à l'Église et au monde. " Ce matin, l'Esprit-Saint vous envoie comme une lettre du Christ pour proclamer dans chacun de vos pays les oeuvres de Dieu et pour être des témoins ardents de l'Evangile du Christ parmi les hommes de bonne volonté, jusqu'aux limites de la terre " (Forum des jeunes).

Les grâces de l'Esprit

Être une lettre du Christ, voilà l'invitation qui nous est faite. Être pétri de la Parole du Christ, être des porte-Christ, des Christophores, en vivant la grâce de cette unité qu'il nous est donné à chacun de faire progresser. Unité personnelle en laissant l'Esprit unifier toute notre existence, unité d'un peuple différent, divers mais riche de cet amour commun pour le Père, riche de ce compagnonnage commun avec le Fils, riche enfin de cette inspiration commune de l'Esprit. " L'Esprit de Dieu vous envoie pour que vous deveniez avec tous vos frères et toutes vos soeurs du monde, les bâtisseurs d'une civilisation réconciliée, fondée sur l'amour fraternel. A l'approche du 3ème millénaire, je vous invite à être attentifs à la voix et aux signes de la présence et de l'action de l'Esprit Saint dans l'Église et dans le monde. " (Forum des jeunes)
Eveillés par ce que nous avons découvert pendant les JMJ, au coeur de chaque évènement, de chaque rencontre, nous sommes appelés à être plus attentifs à l'Esprit et à ses dons. Ainsi parmi les hommes de ce temps et dans cette histoire, dans notre histoire qui est une histoire sainte, tous ensemble nous serons des guetteurs du Royaume qui vient et des témoins de l'espérance du monde, selon le souhait de Jean-Paul II délivré aux jeunes du Forum International : " Votre rassemblement est comme une nouvelle Pentecôte, et il faut qu'il en soit ainsi. Il faut comme les Apôtres, au Cénacle, et au-delà de la perception de nos sens, que nous entendions le bruit, l'irruption d'un vent violent, qu'apparaissent sur la tête de tous ceux qui sont ici les langues de feu de l'Esprit Saint, et que tous commencent à proclamer dans les différentes langues les merveilles de Dieu (Ac 2, 1-4). Alors, vous serez, pour le 3ème millénaire, les témoins de la Bonne Nouvelle ".

Le frémissement de l'Esprit

Se laissant remplir par l'Esprit, les jeunes réunis à Paris ont révélé les merveilles de Dieu. " L'Esprit de Dieu remplit l'univers ", nous dit un passage du livre de la Sagesse. Il nous est loisible d'imaginer une présence de l'Esprit Saint remplissant les espaces interstellaires. Mais ce genre d'imagination ne nous fera rien expérimenter ni connaître de la présence de l'Esprit-Saint dans nos vies. Le véritable univers que l'Esprit Saint remplit, c'est l'être humain. L'homme que remplit l'Esprit de Dieu retrouve les yeux de son entrée dans la vie. Son regard sur le monde, sur les autres et sur lui-même n'est plus infecté par les relents d'un instinct de propriété. Il n'a rien à défendre. Cet homme voit avec les yeux de l'ami qui regarde son ami, du frère qui regarde son frère. Tout dans sa vie est vu comme don gratuit. Il se passe un peu de ce que l'on ressent devant les spectacles merveilleux offerts par la nature dans un lever ou un coucher du soleil. On se perçoit alors soi-même comme partie intégrante de cette nature que l'on contemple. La même perception envahit l'homme que remplit l'Esprit quand cet homme regarde un être humain. Cet être humain fut-il lépreux, défiguré, on a pour lui des entrailles de chair et ces entrailles de chair frémissent sous l'action de l'Esprit.

Dans l'expérience concrète

Il faut avoir vécu cette expérience pour comprendre en quoi consiste la présence de l'Esprit remplissant cet univers qu'est un être humain. En raison des perturbations de l'existence, l'homme est spontanément porté à se durcir. Le combat de la vie, l'injustice subie, les déceptions endurées transforment facilement en coeur de pierre le coeur de chair qui avait commencé de battre, dès avant la naissance, dans le secret du ventre maternel. Ne faut-il pas se cuirasser pour éviter les blessures et s'endurcir pour ne pas se laisser écraser ? Même en se défendant d'être inhumain, on se laisse déshumaniser par besoin de se protéger.

Pour que triomphe la vie

Heureusement, la Bible nous dit aussi ce que deviennent les humains quand ils se prêtent à la pédagogie de Dieu qui les conduit par son Esprit. De l'Esprit, l'homme apprend que la vie ne se déploie pas à travers l'accumulation des biens mais que seules les démarches où il redécouvre la gratuité de l'existence rendent possible l'expansion de la vie. Ceux que remplit l'Esprit sont ainsi réinitiés par l'Esprit au sens de la gratuité de l'existence. Ils ont réappris de l'Esprit-Saint que tout ce qu'ils détiennent leur a été donné gratuitement. Tous ceux que remplit l'Esprit savent que l'homme ne peut se mettre au service de la vie qu'en se désappropriant de tout droit sur elle, car la vie a ses lois propres.

Vers l'au-delà des différences

Plus des êtres humains sont remplis de l'Esprit, plus il y a de chances qu'ils s'accueillent avec leurs différences. L'Esprit jubile, en effet, non seulement en chacun de ceux qui s'accueillent mutuellement, mais aussi dans le tissu de relations qui les unit entre eux.
Au coeur du mystère trinitaire, l'Esprit jubile d'être, si l'on peut dire, le catalyseur d'un échange mystérieux. Par lui, toute la vie jaillie du Père Tout-Puissant, son unique source originelle, revient à cette source première sans que la moindre étincelle y ait perdu de son ardeur. Cette vie que le Père remet sans cesse au Fils dans l'Esprit se retourne intégralement dans l'Esprit pour revenir du Fils au Père. De ce courant d'échange permanent, l'Esprit jaillit lui-même en permanence comme un chant jubilant. Sa jubilation atteste l'enrichissement que les échanges entre le Père et le Fils n'arrêtent pas de produire dans le mystère du Dieu Vivant. De la même façon, quand des échanges entre humains différents se vivent sous la conduite de l'Esprit, ils sont source d'enrichissement eux aussi. L'Esprit jubile en tous ceux qui reconnaissent cette gratuité. Il jubile des avancées de l'œcuménisme et du dialogue interreligieux. Il jubile chaque fois que des croyants et des incroyants se rencontrent dans l'aveu que les uns et les autres ont encore tout à apprendre de la vie pour progresser vers l'apogée de la vraie Vie.



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