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Quel est ton désir ?

 
fr. Laurent

L'ÊTRE humain est un être de désir. Toutes les sagesses, toutes les religions, toutes les philosophies, à peu de choses près, l'ont affirmé, l'affirment. Aujourd'hui, les sciences humaines et le discours ambiant le répètent à l'envie.

Notre langage quotidien le fait aussi. Combien de fois par jour ne disons-nous pas : “ je veux ceci... je désire cela... que ce serait bien si c'était comme ça... ” Notre expérience commune nous le montre : nos relations avec les autres femmes et les autres hommes, avec les objets, avec les idéaux qui sont les nôtres, ces relations ne sont pas statiques ; elles sont un mouvement vers ces personnes, ces biens, ces idées. Mouvement qui nous attire vers eux ou nous rejette loin d'eux. Les mouvements de notre corps en sont les signes : les sourcils se froncent, la bouche se pince, les couleurs se retirent du visage... ou, dans l'autre sens, un sourire, une avancée discrète du corps pour mieux entendre, parce que ce qui est dit en vaut la peine, etc. Autant de signes, et il y en a bien d'autres, que nous savons interpréter (même si l'on peut parfois se tromper) comme un retrait ou une ouverture.

Mais que sont vraiment ces mouvements ? Quelle est leur valeur ?

Il est important de reconnaître d'abord ceci : certains d'entre eux nous apparaissent comme plus importants et plus fondamentaux dans notre existence. Une vague de fond de tout notre être qui nous pousse dans telle direction. “ Au fond de toi-même, qu'est-ce que tu désires ?... Qu'est-ce que tu veux ? ” C'est la question que nous pose, par exemple, un ami ou un parent quand il nous voit hésiter ; pas seulement pour choisir le film que nous voudrions aller voir, mais quand il s'agit d'une décision qui orientera notre vie : études, mariage, appel à la vie religieuse ou au ministère presbytéral, engagement humanitaire...

Et comme c'est une vague de fond, on n'en connaît pas tout, on n'en maîtrise pas tous les aspects. Elle remue toutes les dimensions de notre être, y compris les plus profondes, les plus inconscientes.

J'ai dit que toutes les pensées, philosophiques ou religieuses, s'intéressent au désir. Et on peut même dire que, dans la tradition occidentale, elles en disent à peu près la même chose au point de départ : il y a dans l'homme de grandes tendances. Disons ici trois ; on peut bien sûr trouver d'autres classifications, mais en fin de compte elles reviennent à celle-ci :

  • le désir des biens matériels, de la richesse,
  • celui de la puissance, des honneurs, de la reconnaissance sociale,
  • celui, enfin, du bonheur, du plaisir ou des plaisirs.

Toutes trois expriment le désir de vie de l'homme, sa volonté de “ persévérer dans l'être ” comme dit Spinozza, philosophe du 17e siècle. Que quelqu'un vienne alors me dire : “ Je ne veux, je n'ai jamais voulu, ni la richesse, ni les honneurs, ni le bonheur ”, je serai tout de suite sceptique. Il est facile de se tromper soi-même !

Considérons, par exemple, le désir de reconnaissance. Il y a différentes manières de rechercher la reconnaissance des autres, pas seulement celle de monter le plus haut dans l'échelle sociale : parfois, descendre au plus bas exprime aussi le désir d'être reconnu par les autres.

Pour éclairer ce que je dis, je souhaiterais prendre deux exemples.

Faisons d'abord un petit voyage dans le passé. Dans l'Antiquité grecque. La volonté de reconnaissance passait par la production de quelque chose d'immortel : un acte, une oeuvre qui traverserait le temps, qui ferait que, au-delà de la mort et du temps qui passe, de l'oubli, on se souvienne. Vers le Ve siècle avant Jésus-Christ, apparaît une école philosophique : les cyniques (Antisthène). Ils vivaient dans le dénuement le plus extrême, sans aucun bien matériel, sans participer à la vie de la cité, car celle-ci est fondée, selon eux, sur un ensemble de préjugés sans valeur. Ils semblaient se désintéresser de l'opinion des autres, surtout de celle des générations futures. Barbus, chevelus, habillés de vêtements troués, sans maison... Des philosophes-clochards en quelque sorte. Diogène de Sinope, dit Diogène le Chien (404-323) est l'un des plus connus. Il est l'exact contemporain de Platon (428-348). Beaucoup de monde venait le voir, nombreux étaient ceux qui venaient recueillir son enseignement. Il allait même à Athènes pour contredire l'enseignement de Platon et lui prendre des disciples. Diogène Laërce, historien grec du IIIe siècle ap. JC, raconte cet épisode:

“ Platon ayant défini l'homme comme un animal à deux pieds, sans plume, et l'auditoire l'ayant approuvé, Diogène apporta dans son Ecole un coq déplumé, et dit : 'Voici l'homme selon Platon' ”.

Diogène vivait dans un tonneau, et seule la lumière du soleil le préoccupait. A celui qui venait le voir et qui se plaçait mal, il déclarait : “ Ne te mets pas entre moi et mon soleil ! ” On raconte qu'il fit cela avec Alexandre le Grand, l'homme le plus puissant de la terre à cette époque. Alexandre vient le voir et lui demande ce qu'il souhaite avoir : “ je te donnerai tout ce que tu désires ”. Diogène lui aurait répondu alors : “ Pousse-toi de mon soleil ”.

Il y a sans doute, dans cette attitude générale, même si on ne peut pas sonder les reins et les coeurs comme dit la Bible, un désir d'être reconnu, d'être vu et entendu par une attitude provocante en maniant la dérision. Il semble bien qu'il méprisait les biens ; mais que dire de cette relation intransigeante au soleil, à mon soleil, au point de demander à l'autre de se déplacer ? L'autre qui vient le voir doit se positionner, non tel qu'il s'est naturellement présenté, mais tel que Diogène veut qu'il soit. Le fond du tonneau, où est assis le philosophe, devient la chaire d'où il enseigne, un trône, c'est-à-dire un lieu auquel on ne peut accéder que d'une certaine manière, selon un certain rite.

Le deuxième exemple est beaucoup plus récent. Il s'agit d'un ami, qui fut un temps capucin. Il était le deuxième enfant de trois. Enfant, il était doué en classe, mais il ne supportait pas d'être le deuxième, il n'était content que s'il était le premier. Vers 20 ans, il ressentit l'appel à la vie religieuse et la figure de saint François le séduisit. Enfin la pauvreté, être le plus petit, le plus pauvre, loin des apparences et de la recherche du succès de la société moderne. Et il mit cela en oeuvre radicalement : pénitence dans le manger, les pieds toujours nus dans ses sandales, des vêtements achetés à Emmaüs, etc. Il couchait même par terre, avec juste une couverture. De plus, il considérait que les autres frères avec qui il vivait, avaient trahi le message de saint François sur la pauvreté, et il le disait. Au bout de quelques mois, comme il n'était pas heureux, il voulut prendre du recul ; et, sur le conseil d'un frère, il alla voir une psychanalyste. Très rapidement, il s'est rendu compte, c'est lui qui le raconte comme ça, qu'il essayait, dans la pauvreté, de reproduire ce qu'il avait vécu avant : ne pas supporter d'être seulement le deuxième, ne supporter le regard des autres que quand lui était le meilleur ou le plus pauvre, le meilleur dans la pauvreté. Ce qui avait sans doute à voir avec ce fait tout simple qu'il était seulement le deuxième des enfants de ses parents. Il devait prouver aux autres qu'il existait.

Ces deux exemples, vous pourrez les trouver extrêmes. Peut être... Mais, au moins, ils mettent clairement en évidence ce que je voulais dire tout à l'heure sur le désir de reconnaissance qui va se nicher même dans ce qui semble son opposé. Désir qui, pourtant semble naturel, inscrit dans l'homme. Puisque l'homme naît et vit au milieu d'autres hommes, sa vie est obligatoirement une vie sociale. Et qui dit vie sociale, dit reconnaissance.

Ce qui précède nous conduit en fait à nous poser la vraie question : non pas “ Est-ce que j'ai des désirs ? ”, mais “ Quel est mon désir ? ” Et je parle ici non pas des petits soubresauts, des humeurs passagères, mais de ce par quoi notre vie est guidée, son mouvement de fond.

Finalement, quel est ton désir ? Quels sont les moyens de le discerner ? Quelle est sa valeur pour la vie ou pour la mort ? Dans les exemples que je viens de citer, vous avez pu vous rendre compte que le désir profond en chacun de nous a quelque chose à voir avec le bonheur, avec les relations aux autres, avec le pouvoir que l'on peut prendre sur eux.

 
fr. Thierry-Marie

LAURENT, tu viens de nous décrire le désir comme un mouvement “ vers ”, que cette direction soit celle des biens ou celle des personnes, voire même celle des idées. Tu nous as décrit aussi trois objets principaux du désir : celui de posséder des biens, celui d'être quelqu'un aux yeux des autres, celui du plaisir. Je voudrais revenir sur la nature du désir, comme nous avons pu en parler lors de notre récente soirée sur “ le désir, maître ou serviteur ”. Et je vais chercher à résumer les résultats de notre discussion.

Il me semble que si c'est bien le désir qui nous met en mouvement, ce que nous mettons sous ce mot très large de désir, est d'abord la révélation d'un manque, je dirais même la trace d'un creux, l'empreinte du besoin d'autre chose, le fait que nous ne pouvons pas nous satisfaire d'être tout seul, que nous ne pouvons pas nous suffire à nous-mêmes.

Si effectivement il y a en nous un manque existentiel, qui est, en quelque sorte, constitutif ; nous en prenons rarement spontanément conscience. Il nous est souvent révélé par ce que j'appellerais une souffrance primordiale. Une souffrance à deux facettes : la peur, le sentiment d'être abandonné et l'angoisse de ne pas être aimé. Ce manque existentiel s'inscrit donc dans le cadre d'une relation avec les autres. Notre vie appelle la rencontre avec les autres. D'autres manques existent en nous, ils concernent notre vie biologique et notre relation aux choses : se nourrir, dormir, connaître, posséder, jouir, etc.

Pour décrire toutes ces sortes de manques ou d'élans, nous utilisons couramment le terme de désir. Néanmoins, si nous voulons comprendre la place du désir et son importance dans nos vies, il me semble important de distinguer plusieurs “ niveaux ” du manque, ce que j'appellerais : le besoin, l'appétit, le désir. Cette distinction n'a pas pour objet d'être une théorie anthropologique, mais de nous aider à travailler en y essayant d'y voir plus clair. À vous de vous l'approprier et de la faire évoluer.

Le besoin implique une nécessité vitale, spontanée, de l'ordre de la conservation dans l'existence biologique (manger, dormir, être en sécurité, etc.). Si l'homme a comme l'animal cette inclination irrépressible d'ordre biologique, le besoin de l'homme n'est jamais cependant totalement comparable à celui de l'animal (celui-ci est mû par son seul instinct) car l'homme est à même d'intervenir avec sa raison sur la manière de satisfaire ce besoin et de l'inclure dans une vision globale de sa vie. Je réserverais le terme de désir, quant à lui, uniquement à l'activité d'élection supérieure de l'homme celle de l'ordre intellectif (connaître, juger, aimer, vouloir, décider). Cette élection est soumise à une délibération de la raison qui juge la bonté de l'objet connu. En l'absence de l'objet, le désir est cette force intérieure qui attire l'individu vers le bien jugé. Le vouloir succède au désir quant à la décision et à la mise en oeuvre des moyens en vue d'acquérir l'objet désiré. Quand l'élection de l'objet est uniquement due aux sens externes (vue, ouïe, toucher, goûter, sentir) et internes (mémoire, imagination), et que l'attraction est irrépressible, c'est-à-dire sans intervention du jugement de la raison et de l'acte du vouloir, je préférerais garder le terme traduit du latin médiéval d'appétit. Le terme psychanalytique de la pulsion (sexuelle ou agressive) peut signifier cet appétit (chez l'animal nous parlerons d'instinct sexuel), il n'est pas encore le désir.

Le besoin est donc le manque pour l'organisme qui demande à être impérativement comblé (son terme est la satisfaction). L'appétit est une inclination vers l'objet sous forme d'excitation neurologique qui cherche à se détendre (son terme est le plaisir). Le désir est le moteur psycho-affectif en soi qui porte hors de soi vers l'objet de sa quête (son terme est la joie). Le désir, qui a un caractère actif (il meut), reprend à son compte les notions passives de besoin et d'appétit, il les intègre. Ainsi, le désir naît du manque et d'une inclination, et le terme du mouvement du désir, la joie, inclut le plaisir et la satisfaction. Mais il peut se réduire à l'un des deux termes (plaisir ou satisfaction), sans rencontrer la joie, s'il se contente de désirer l'autre comme un objet.

En effet, le besoin et l'appétit considèrent toujours le bien qu'ils convoitent sous le seul angle de l'objet. Le bien dans ce cas est recherché en vue de son assimilation, de son absorption, de son asservissement. Le bien est nié comme ayant sa propre bonté (qui est celle d'exister), sa bonté n'existant que par rapport à moi. Le désir est à même de transformer cet angle d'approche du bien en vue de le respecter. À ce degré du désir, le bien est estimé comme ayant sa propre valeur en soi. Si ce bien est une personne, je dirai que je la considère comme sujet. Nous atteignons ici la partie la plus noble du désir où il n'y a plus confusion, mais reconnaissance de la différence entre moi et ce qui est extérieur à moi. Toute chose a une réalité, un exister, qui me précéde même si j'en prends possession en les nommant., Par exemple, alors que soumis à l'appétit je transforme le sens d'un texte pour l'utiliser à mon profit (pour appuyer une argumentation), sous l'effet du désir raisonnant j'accepte de reconnaître que ce texte possède un sens qui me précède, que j'ai à le respecter et à entrer dans sa compréhension, quitte à m'y opposer. Si le désir se contente de vouloir l'autre (personne ou chose) comme objet, peu à peu ce désir perdant sa dimension de vouloir raisonné passe à l'état d'appétit, puis de besoin. Les domaines du besoin et de l'appétit sont évolutifs, fonction de ce qui devient ou sort de l'ordre de la nécessité vitale (besoin) ou de l'ordre de l'inclination irrépressible (appétit).

Restons-en au désir de l'autre, et regardons le chemin que nous avons à parcourir pour passer du regard sur l'autre comme objet au regard sur l'autre comme sujet. Le désir révèle un manque, une incomplétude, une absence. Il n'est pas lui-même ce manque, il est le moteur qui pousse l'homme à combler ce manque. Le désir en cherchant l'objet, approfondit le manque et creuse en nous l'espace où l'autre peut venir prendre sa place. Il nous met dans une situation d'attente, de veille. Attente que nous transformons, soit en main mise sur l'autre, soit en capacité d'accueil de l'autre. Toute notre vie de relation va se situer entre ces deux attitudes. Elle va être un chemin qui nous guidera vers un mode d'être différent dans l'entrée en possession de l'autre. Possession par la contrainte ou possession par l'ouverture. Possession par la domination ou possession par la rencontre. Vie en esclavage ou vie dans la terre promise. C'est tout le chemin que la Bible et Jésus nous invite à prendre.

Si vous voulez vivre comme des justes, gardez-vous de pratiquer votre religion devant les hommes pour attirer leurs regards; sinon, pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux.
Mt 6, 1

 
fr. Laurent

SI vous voulez vivre comme des justes... Vivre en esclave ou vivre dans la terre promise...

La Bible est une invitation, un chemin vers cette vie. Je ne vais pas en retracer toutes les étapes. Une, avant que j'en vienne à Jésus, suffira. Il s'agit de ce l'on appelle l'Exode.

Pourquoi l'Exode ?

Le Premier Testament est basé sur l'expérience faite par le Peuple Juif dans sa libération du joug des Egyptiens, la traversée du désert et son entrée dans la Terre promise. Voilà ce qu'on appelle l'Exode. Le peuple passe de l'esclavage à la liberté, et cela est un acte de Dieu, l'Alliance de Dieu avec le Peuple. Tous les autres moments de l'histoire des Juifs, racontés dans la Bible, sont en lien avec celui-ci, sont relus à la lumière de celui-ci : En quoi, à tel moment, ont-ils été fidèles ou infidèles à cette Alliance ? Ce que nous dit l'Exode est donc fondamental pour comprendre l'histoire de l'Alliance.

Le Peuple hébreu est enfin libéré d'Egypte ; le Pharaon a cédé, il leur a permis de s'en aller. Le Peuple est dans l'allégresse, tout semble facile : Dieu est avec eux, il leur ouvre même la Mer Rouge, au milieu de laquelle ils passent à pied sec alors que les chars des Egyptiens qui en fin de compte les poursuivaient, sont engloutis par les flots qui reviennent à leur place. Ils sont les plus forts. Mais arrive le désert, l'épreuve du désert : la vie y est difficile, la nourriture vient à manquer. A tel point que certains regrettent le temps de l'esclavage : au moins ils avaient à manger et ils vivaient relativement tranquilles. L'esclavage avait du bon, finalement ! Maintenant, ils vont mourir de faim ou de soif. Dieu leur envoie alors la manne et des cailles, il leur fait trouver de l'eau. Et surtout, il conclut explicitement une alliance avec eux : sur le mont Sinaï, il donne la Loi au Peuple. Si le Peuple obéit à cette Loi, alors, leur promet Dieu, lui sera toujours avec eux, il les soutiendra dans les épreuves, il les conduira dans la Terre Promise où ils vivront dans le bonheur. La loi est le signe de l'Alliance, obéir à la Loi c'est reconnaître que Dieu seul est leur maître. Là est la liberté.

Après quarante années passées dans le désert, le Peuple arrive devant la Terre Promise. Elle est enfin en vue depuis les monts où le Peuple s'est arrêté, face à Jéricho. Dieu renouvelle alors son alliance, il rappelle la Loi. Puis, par la bouche de Moïse, il déclare :

“ Je prends aujourd'hui à témoin contre vous le ciel et la terre : je te propose la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que toi et ta postérité vous viviez, aimant Yavhé ton Dieu, écoutant sa voix, vous attachant à lui ; car là est ta vie, ainsi que la longue durée de ton séjour sur la terre que Yavhé a juré à tes pères Abraham, Isaac et Jacob, de leur donner ”
Dt 31, 19-20

Tel est bien le propos de toute la Bible : que l'homme choisisse la vie, ce qui est porteur de vie contre ce qui le mène à la mort. La Loi, les prophètes, les psaumes, la Sagesse n'ont pas d'autre visée. Que l'homme, que le peuple fasse ce choix, qu'il ne retombe pas dans un autre esclavage après que Dieu l'a sauvé de celui des Egyptiens. Chemin semé d'embûches, de chutes et de relèvements, vers cette vie.

On retrouve d'ailleurs ce même appel de Dieu dans un des derniers et plus récents livres du Premier Testament, le livre de Ben Sirac le Sage, écrit vers le IIe siècle avant notre ère :

“ Le Seigneur a mis devant toi l'eau et le feu : étends la main vers ce que tu préfères. La vie et la mort sont proposées aux hommes, l'une ou l'autre leur est donnée selon leur choix. Car la sagesse du Seigneur est grande, il est tout-puissant et il voit tout ”
Sg 15, 16ss

Etends la main vers ce que tu préfères... Choisis...

La Loi a été donnée au Peuple Juif dans le désert comme guide dans ce chemin de vie, comme possibilité de discernement entre bien et mal, entre vie et mort. Ce qui est de l'ordre de la vie, ce n'est pas toujours ce qui m'apparaît, à moi, comme vie. Par exemple, la richesse est perçue dans l'Ancien Testament comme une bénédiction de Dieu. Je peux donc légitimement désirer les biens de ce monde, mais qu'en est-il si, pour y arriver, je commets des injustices ? De même, l'amour d'un homme et d'une femme est une chose belle, surtout s'il s'ouvre aux enfants qui peuvent naître. Mais puis-je, pour cela, voler la femme d'autrui, ou prendre de force celle qui m'attire ? La Loi biblique encadre toute la vie afin que l'homme puisse vivre pleinement l'Alliance que Dieu a faite avec le Peuple, et qu'il faut vivre avec tout le Peuple, voire tous les hommes, et pas seul dans son coin.

Mais cela est-il suffisant ? Choisir la vie peut-il se réduire à se situer par rapport à un code de lois et à l'appliquer ? L'action de l'Esprit Saint dans l'histoire va apprendre au Peuple que non, cela ne suffit pas. Qu'on se trompe même de direction à regarder vers des tables de pierre, un code écrit et fixe, quelle que soit la valeur de ce code, de ces tables ; et elle est grande.

C'est tout le thème du légalisme et plus encore celui de l'hypocrisie.

Quel est ton désir ? Où se situe ton hypocrisie ?

Dans l'Evangile proposé aujourd'hui par la liturgie, Jésus met à nu cette ambiguïté de notre comportement : La plupart des hommes veulent faire le bien, mais leur attitude est telle que l'on peut croire qu'ils le font pour se “ faire remarquer ”. De plus, ils se servent de leurs actes pour prendre distance des autres, pour se mettre sur un piédestal : 'Nous, on est des bons...' Quelle est donc la vérité des leurs actes ?

Ecoutons à nouveau le texte :

“ Si vous voulez vivre comme des justes, évitez d'agir devant les hommes pour vous faire remarquer. Autrement, il n'y a pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux (...) Ton Père voit ce que tu fais en secret : il te le revaudra ”.

Jésus ne stigmatise pas des méchants, mais de bons Juifs, qui au moins essaient d'être de bons Juifs. Il ne remet pas en cause des actes mauvais, mais il interroge les actes bons que l'on peut faire. Il invite à aller plus loin, à poser la véritable question : celle de la vérité de l'acte. Cette vérité, dit-il, apparaîtra “ dans le secret ” (l'expression revient trois fois dans le texte). Il faut bien comprendre cette expression. Des philosophes, comme Hannah Arendt par exemple, ont tiré parti de ce texte et de cette expression, pour affirmer que le Christianisme niait la dimension sociale de l'existence, qu'il ramenait tout dans la sphère privée... Cela est allé jusqu'à l'expression, reprise par des chrétiens : ëfaire son salut', au sens de : chacun fait son salut dans son coin. Il n'est pas du tout question de cela ici.

“ Dans le secret ” nous renvoie au désert, à la situation du Peuple pendant l'Exode. Le désert, le secret, c'est le lieu, où l'on ne peut se cacher derrière aucun masque, aucun rôle, où la vie ne peut pas être un spectacle. Parce qu'il s'agit de vie ou de mort. Chacun de nous le sait : La plupart du temps, nous jouons un rôle dans une certaine mesure, on adopte tel type d'attitude, de comportement en fonction du lieu où l'on est, des personnes avec qui l'on est. Avec ses parents, on sera plutôt respectueux ; alors qu'avec des amis un côté plus exubérant de notre personnalité prendra le dessus, etc.

Même là, on peut se tromper soi-même, y compris dans le secret. Les meilleurs et les plus grands spectacles, c'est parfois à soi-même qu'on les joue C'est pourquoi “ le secret ”, tel que l'entend Jésus, ne consiste pas seulement à se retirer de la compagnie des autres et à être seul.

Il arrive que l'on se dise, ça m'arrive en tout cas : “ Ici, je ne suis pas complêtement moi-même ”. Ou alors, au contraire : “ Ici, je peux être moi-même ! Je suis moi-même ! ” ; tout en ne sachant pas expliquer pourquoi.

Le “ secret ” est ce lieu où, finalement, je peux dire : “ Ici, je peux être moi-même ”.

Vivre “ dans le secret ”, c'est être dans cette situation où il n'existe plus que deux regards : celui que Dieu le Père porte sur nous avec amour (“ ton Père qui est présent dans le secret... ton Père voit ce que tu fais en secret...”), celui que je porte sur Dieu, tout particulièrement sur Dieu en Jésus, regard de contemplation. Où retentit pleinement, sans parasitage, l'appel de Dieu et où je puis faire retentir ma réponse.


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