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Les idoles du désir

 
fr. Thierry-Marie

LE mercredi des cendres, nous avons rappelé ce qu'était le désir, en proposant de distinguer dans le désir, trois niveaux : le besoin, l'appétit, le désir, et de voir comment Jésus nous donnait les moyens pendant ce carême de les reconnaître par l'aumône, le jeûne et la prière. Aujourd'hui, nous voilà avec nos armes prêts à subir l'épreuve de la confrontation avec nos désirs les plus forts, les plus profonds, avec les idoles de nos désirs. Nous allons les rencontrer en partant à nouveau des textes évangéliques du jour, qui sont en ce premier dimanche de carême : le fameux récit, dit des tentations de Jésus.

Jésus après son baptême fut conduit par l'Esprit au désert, pour être tenté par le diable.
Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim.
Le tentateur s'approcha et lui dit: “Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.”
Mais il répliqua: “Il est écrit: Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.”
Mt 4, 1-11

 
fr. Laurent

LE corps s'est vidé, à force de ne pas manger pendant quarante jours. Tout l'être lui-même s'est vidé, allégé de ce qui l'emplit d'habitude : les relations avec les autres et avec les objets, les paroles, la diversité de ce que l'on voit, de ce que l'on sent et touche ; il s'est vidé des actions, des gestes multiples et variés que l'on fait et qui rythment les journées.

Jésus a passé quarante jours au désert. Alors vient la tentation de remplir son corps : “ Ordonne que ces pierres deviennent des pains ” ; et tu pourras manger à satiété.

On dit bien que la nature a horreur du vide. L'homme n'a-t-il pas lui aussi horreur du vide, de ce qui lui paraît être le vide ? Considérons un peu ce dont nous emplissons notre vie : les activités et préoccupations multiples ; et nous allons de l'une à l'autre, parfois nous courons de l'une à l'autre. Ou alors, c'est une seule activité, le travail, qui accapare tout le temps. Je me souviens ici de quelqu'un avec qui je devais prendre un rendez-vous : il regarde son agenda, feuillette les pages dans tous les sens et il me déclare : “ Je suis désolé, mais ces temps-ci, je suis très pris ”. En même temps, je le regarde et, à chaque fois que je lui donne l'une de mes possibilités et qu'il me répond par la négative, en m'expliquant rapidement pourquoi - son travail, son rendez-vous avec untel, sa réunion de ceci, son groupe de cela -, je crois noter sur son visage une sorte de satisfaction. Comme s'il était heureux de me montrer qu'il était bien occupé. Bien occupé au sens d'occupé souvent, très souvent, de ne plus avoir de temps libre...

Il était bien occupé. Mais, en fait, qu'est-ce qu'une vie bien occupée ? Qu'est-ce que bien remplir sa vie ? L'adjectif "bien" et le verbe "remplir" (ou occuper, ou même réussir) sont vagues ; ils recouvrent des sens très différents, contradictoires. C'est sur les sens de ces deux mots que je voudrais apporter un éclairage.

La répartie de Jésus au tentateur nous enseigne : “ Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ”. Jésus cite ici l'Ecriture, un passage du Livre du Deutéronome (8, 3), livre qui raconte la traversée du désert par le Peuple Hébreu après sa libération d'Egypte. Lors de cette marche de quarante ans, le Peuple a appris. Plus encore, il a éprouvé que, laissé à ses propres forces, il ne peut rien : son désir de vie et de liberté, ce n'est que dans l'Alliance avec Dieu qu'il peut le réaliser. Le Peuple, comme Jésus dans le texte évangélique d'aujourd'hui, a connu la faim ; il a connu l'impression de vide procurée par la liberté, par le fait de ne plus être soumis à personne pour décider de sa vie, de son emploi du temps. Cette situation est difficile à vivre. L'homme a horreur du vide ; alors il remplit, il se remplit lui-même, il se gave comme on gave les oies.

Après l'enthousiasme du départ de l'Égypte, vient le manque de nourriture, car les provisions emportées sont épuisées. Tout de suite, c'est le découragement et la récrimination contre Dieu et Moïse : “ Tu nous as fait sortir d'Egypte, mais c'est pour que nous mourrions de faim dans le désert. Au moins, quand nous étions en esclavage, nous mangions à notre faim ”. Oubliée la promesse qui leur avait été faite par Dieu de les mener dans un pays où coulent le lait et le miel ! Le Seigneur leur envoie alors du ciel de la nourriture, la manne, en leur donnant la consigne de ne prendre que ce dont ils ont besoin pour la journée ; car le lendemain, ils en auront encore. Eh bien, certains ne tiennent pas compte de cette parole, ils en ramassent le plus possible. Ils mangent et gardent le reste. Mais le lendemain, ce reste a pourri. Vous notez bien ici le contraste avec la réponse de Jésus au tentateur, cette même phrase que Dieu avait dite au Peuple : “ Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ”. Obnubilé par sa faim, le Peuple oublie la parole de promesse de Dieu.

Le point culminant de cette attitude est l'épisode du veau d'or (Ex 32). Alors que Moïse est parti sur le mont Sinaï, appelé par Dieu, pour y recevoir les tables de la Loi, le Peuple prend peur face à sa solitude dans l'immensité du désert. Il construit alors une idole, sous la forme d'un taureau, et se prosterne devant elle, en déclarant : “ Voici ton Dieu, celui qui t'a fait monter du pays d'Egypte ”. Plutôt que ce qui leur semble être le vide, les Hébreux préfèrent une idole vers où porter leur regard, sur laquelle arrêter leur regard. Plutôt que la recherche de Dieu et l'attente (celle du retour de Moïse, c'est-à-dire du don de la Loi de l'Alliance), le Peuple préfère une assurance, quelle qu'elle soit. Plutôt que la marche, le point mort. Au creusement, à l'approfondissement du désir et de la promesse (désir et promesse de vie, de vivre libres et heureux sur une terre bien à lui), le Peuple a préféré la satisfaction immédiate.

Le frère Thierry-Marie faisait, mercredi, la distinction entre le besoin et le désir. Le besoin est un mouvement vers un objet pour l'absorber ; son terme est la satisfaction. Au contraire, le désir tend à respecter pour ce qu'il est ce vers quoi il va, surtout s'il s'agit d'un autre homme ou de Dieu ; le désir refuse de prendre possession, il accepte de recevoir ; et son terme est la joie. L'expérience du Peuple au désert est l'expérience de la réduction du désir au besoin. Et l'idole est au terme de cette réduction. En revanche, l'expérience de Jésus face au tentateur est la victoire du désir : “ Ce n'est pas seulement de pain que l'homme doit vivre ”... on pourrait le traduire ainsi : ce n'est pas seulement et pas d'abord sur ses besoins que l'homme doit se modeler.

Est-ce que nous ne considérons pas, souvent, qu'une vie bien remplie, est une existence dont chaque moment nous apporte sa dose de satisfaction ? Et qu'il suffit d'aller d'une satisfaction à une autre ?

Je repense ici aux pages de Pascal sur le divertissement, dans son ouvrage Les Pensées. Et notamment à ce passage :

“ L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout son mérite, et tout son devoir est de penser comme il faut. Et l'ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin. Or, à quoi pense le monde ? Jamais à cela ; mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague, etc., à se battre, à se faire roi, sans penser à ce que c'est qu'être roi, et qu'être homme ”
(211 éd. Chevallier, La Pléiade ; 146 éd. Brunschvicg).

Je parlais tout à l'heure de cet homme qui n'avait "heureusement" plus de temps libre, si l'on se place dans sa perspective. N'est-ce pas parce que "temps libre" signifiait pour lui "temps mort" (on dit bien :"avoir un temps mort") ? Curieux rapprochement que l'on fait, dans ces deux expressions, entre la liberté et la mort...

 
fr. Thierry-Marie

LAURENT vient de nous rappeler le lien très fort qui existe entre ce texte de Matthieu qui nous conte les épreuves de Jésus et l'Exode. Le passage des Hébreux au désert fait suite à la traversée de la Mer Rouge, donc à leur libération d'Égypte. Il dure quarante ans. Le départ de Jésus au désert fait suite à son baptême par Jean dans le Jourdain. Le séjour de Jésus au désert est de quarante jours.

Le désert est ce lieu intermédiaire entre la sortie brutale de l'esclavage extérieur, par la traversée de la Mer Rouge, et la sortie de ses esclavages intérieurs, qui est l'entrée dans la Terre Promise, la terre où coule le lait et le miel, la terre des délices, c'est-à-dire la terre de la vie de l'Esprit de Dieu, la vie en communion d'amour avec Dieu et avec nos frères. Ce désert est le lieu de l'épreuve de la rencontre de Dieu, rencontre de Dieu qui est nécessairement douloureuse car le désir du retour à la satisfaction et au plaisir s'y oppose de toutes ses forces. C'est ce que les Hébreux ont vécu.

En Jésus, le désert, n'est plus un lieu intermédiaire. Jésus récapitule en lui, la libération qui est la traversée de la Mer Rouge, le lieu de la rencontre vivifiante de Dieu qui est le passage au désert et l'accès en Terre Promise qui est la traversée du Jourdain. Jésus est la Libération, la Route, la Terre Promise.

Quant Jésus est au désert, il est chez lui, il se retrouve dans ce face à face avec le Père. Toute la vie de Jésus est une vie au désert. D'ailleurs c'est l'Esprit qui l'y conduit, nous dit le texte. L'épreuve de Jésus au désert est donc moins l'épreuve d'un fils qui aurait à faire ses preuves (puisque le désert est son milieu de vie, son lieu de rencontre avec le Père) que l'épreuve du Satan. C'est le Satan qui va être soumis à l'épreuve de sa perfidie, comme on cherche à déceler les virus en les analysant au microscope, en introduisant des produits qui vont le marquer, ou en les chauffant. C'est lui, le Satan qui apparaît, qui se révèle au contact de la vérité et de la justice, qu'est Jésus.

Le Satan, porte le joli nom de diable, c'est-à-dire celui qui divise, celui qui accuse, celui qui jette les choses d'un côté et de l'autre. Le diabolos (diable en grec) s'oppose au symbolos, le diable au symbole. Le symbole est ce qui est jeté ensemble, ce qui unit (on parle d'ailleurs de symbole pour les professions de foi, les Credo). Ce qui divise s'oppose à ce qui réunit. Jésus, qui est par excellence le symbole (celui qui unit notre humanité à la divinité), va faire apparaître à son contact le diviseur, l'accusateur - père du mensonge, dira saint Jean ; comme l'obscurité apparaît en contraste avec la lumière.

Dans ce récit des épreuves, vient surgir tout ce qui assaille l'homme et cherche à le diviser, à le mettre en pièces, à le réduire en morceaux. Notre propre passage au désert est du même genre, il est un passage où nous pouvons découvrir ce qui nous divise, nous dissocie, nous éclate, et que sont la soif de la toute-puissance personnelle, la soif de soumettre Dieu et donc les autres à ses propres appétits de gloire, la soif des possessions.

“Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains.”

Laurent vient de nous montrer dans cette première confrontation de Jésus avec le Satan, comment souvent nous refusions d'aller au désert, au point de préférer une vie bien occupée, une vie sans temps mort. Si le passage au désert nous apparaît bien comme un temps de mort pour nous, c'est parce que cette mort est celle de nos appétits, auxquels nous tenons tant, qui sont si solidement accrochés. Et pourtant, c'est bien cette mort qui nous ouvre à la vie, à la vie du désir véritable. C'est pourquoi les textes de la Bible nous disent souvent que l'homme peut choisir entre la vie et la mort. Mourir noyé sous ses appétits et ses idoles, ou vivre dans l'amour véritable qui est attente et attitude d'accueil.

Au désert, notre diable intérieur nous dit : “ tu peux te nourrir par toi-même, tu peux changer ces pierres en pain, alors pourquoi restes-tu dans la faim. Satisfaits ta faim, c'est si facile. Tends la main, touche ces pierres et elle deviendront ce que tu attends. ”

Je pense que vous avez fait la transposition tout seul dans votre vie, pour toutes les fois où le désert s'approche d'un peu trop près (et c'est tous les jours !) :

  • tu t'ennuies : ouvre la télé,
  • tu veux parler à quelqu'un : prends ton portable,
  • tu t'angoisses : prend une cigarette,
  • tu manques de plaisir : fais-toi plaisir, drague cette jolie minette, mange une religieuse,
  • tu devais arrêter cette soirée à 1 heure, pourquoi t'embêter, personne ne te contrôle, tu ne fais rien de mal, satisfait ton plaisir, ne te frustre pas,
  • tu veux un enfant : fabrique-le, etc.

Notre soif est sans limites. Notre première idole, ne serait-ce pas nous-mêmes, avec notre peur du manque et du vide, qui nous fait remplir nos vies, avec notre soif d'être, d'être sans limites, qui a pour seul objet la satisfaction de nos appétits. Notre corps, qui grâce aux techniques modernes est devenu extrêmement extensif, occupe les vides et nous pousse hors de nous-mêmes, hors de nos limites. Il est facile aujourd'hui d'éprouver la situation du sans limites. Cela nous semble tout naturel, tout normal. Notre oreille, par le téléphone, nos yeux par la télévision, nos langues, par la diversité des cuisines accessibles chez nous, etc., sont devenus planétaires. Nos corps sont devenus la terre, sans plus aucune limite. Illusion mortifère. Mensonge à dévoiler. Urgence pour ceux qui veulent vivre, car si nous cédons aux propositions du diviseur d'étendre notre corps à l'infini, de vouloir tout maîtriser, c'est l'heure de notre mort.

Alors le diable l'emmène dans la Ville Sainte, le place sur le faîte du temple et lui dit: “Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas, car il est écrit: Il donnera pour toi des ordres à ses anges et ils te porteront sur leurs mains pour t'éviter de heurter du pied quelque pierre.”
Jésus lui dit: “Il est aussi écrit: Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu.”
Mt 4, 5-7

 
fr. Laurent

SI tu est le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; des anges viendront, qui empêcheront que tu te fasses mal ”. Si tu es le Fils de Dieu... Le tentateur n'émet pas une hypothèse. Si l'on en revient au texte grec, le texte original, cette proposition conditionnelle, au regard de sa construction grammaticale, signifie en fait : “ Puisque tu es le Fils de Dieu ”. Elle est un fait ; et, de ce fait, découlent des conséquences logiques, une conclusion nécessaire. "Tu es le Fils de Dieu ; donc tu as le pouvoir de te jeter de n'importe où, n'importe comment, comme tu as le pouvoir de changer les pierres en pains".

Tu as le pouvoir de faire quelque chose, alors pourquoi t'en priver ? Possède-le, il va te procurer la satisfaction et le plaisir que tu attends de la vie - tu as suffisamment d'appétit pour ça ! Tu as les capacités et l'opportunité de te donner à fond dans ce travail, dans ces activités qui te passionnent et qui sont gratifiantes, alors pourquoi ne le ferais-tu pas ? On se dit alors que l'on peut donner plus de temps ; puis encore un peu plus. Mais petit à petit, ce n'est pas seulement son temps que l'on donne : tout l'esprit est pris par ce travail. Le reste paraît moins important, il s'estompe de plus en plus : la vie de famille, les amis, le sens profond de sa vie, la prière si l'on est croyant.

Est-ce que je fais, en ce moment, une apologie déguisée de la paresse ? Est-ce que ce que je raconte, surtout à propos du travail, n'est pas naïf ? L'investissement dans le travail, on ne le choisit pas toujours : si je ne le fais pas, je vais perdre mon emploi, me retrouver sur une voie de garage. Peut-être même que ce travail est utile pour la société : me restreindre, n'est-ce pas de l'égoïsme ? Ici, il faut bien me comprendre : je ne considère pas tellement le temps pris, mais la place que telle ou telle activité prend dans nos préoccupations ; le fait que, parce qu'on en a les capacités et l'opportunité, on fait le choix prioritaire, voire exclusif, du travail, du groupe d'amis, et que dès lors, il ne reste plus de place dans notre vie (et la place dans l'emploi du temps peut en être un signe) pour l'inédit, l'imprévu, la gratuité.

Puisque tu peux le faire, fais-le donc ! Et on le fait...

Cette attitude provoque un double mouvement : un investissement exclusif et une insatisfaction.

Le premier mouvement est l'investissement à fond dans cette activité, persuadé que là est la réponse définitive au sens de notre vie. Mais sommes-nous si sûrs de pouvoir poser quelque chose (un objet, une action) devant nous et de nous dire : “ voilà, ça y est ; j'y suis arrivé ”, à la manière du Peuple Hébreu qui avait construit un dieu et l'avait posé devant lui comme la réponse à sa peur du vide et de la liberté ? Arrivé où, à quoi ?

C'est ici que, presque irrésistiblement, le deuxième mouvement apparaît : Une activité ne nous satisfait jamais complËtement, alors nous allons à une autre, puis à une troisième et ainsi de suite. Ou alors nous nous apercevons que notre investissement dans le travail ne nous conduit pas à un terme, et nous en faisons encore plus. Que ce soit dans la multiplication des activités ou dans l'investissement toujours plus grand dans le travail, le mouvement devient une fuite en avant vers un but qui se dérobe chaque fois davantage.

Choisir de faire quelque chose parce qu'on en a les capacités et l'opportunité, finalement, qu'est-ce que cela nous dit de l'orientation de notre vie ? Quelle pente prend alors notre vie ? Par quoi est-elle guidée?

Regardons Jésus. Il peut changer les pierres en pains : par deux fois, il multipliera du pain et des poissons pour donner à manger à des milliers de personnes. Mais il ne le fait pas aujourd'hui. Jésus sait bien que son Père est à ses côtés ; en Lui, il place sa confiance : quand il montera sur la croix et tombera dans la mort, son geste sera encore plus radical que celui de monter sur le faîte du Temple pour s'en jeter. Mais il n'a rien à prouver aux autres, encore moins à se prouver quelque chose ou qui il est.

 
fr. Thierry-Marie

LAURENT nous a décrit comment nous cherchions à prendre notre place dans le monde, quitte à occuper toutes les places sous prétexte d'en avoir les capacités personnelles, les appuis correspondants. Même sur le plan religieux, on peut se surprendre à vouloir prendre une place et à la tenir au prix de l'injustice. Continuons à dévoiler cette tentative du diviseur.

À présent, nous l'avons entendu, c'est le Satan qui emmène Jésus, ce n'est plus l'Esprit qui conduit Jésus au désert. Et il pense reconduire le Fils de Dieu, chez lui, à Jérusalem. Plus encore, il l'emmène au temple de Jérusalem, qui est par excellence, le lieu où Dieu habite. Comme Dieu réside dans le temple - comme le manifeste l'arche d'alliance dans le saint des saints -, si Jésus est vraiment Dieu, alors, cette place est la sienne. La splendeur de ce temple est le signe de la toute-puissance de Dieu et de sa maîtrise sur les événements, sur le monde. En invitant Jésus à se jeter dans le vide, sans élastique, le Satan dit à Jésus : “ Si tu es le créateur, montre donc que tu es le maître de la mort, que tu peux la narguer. Montre ton pouvoir et ta puissance. Montre que tu domines ta vie, que tu domines la vie. ” Intérieurement, nous pourrions nous dire aussi : allons voir si Dieu se montre conforme à sa réputation.

Nous aussi, nous retrouvons cette situation, quand nous avons quitté le désert (si nous y sommes allés !) et sommes revenus en ville. Première satisfaction : cette fois, nous nous retrouvons chez nous. C'est normal qu'au désert, on ne pouvait pas être soi-même, c'était trop dur de vivre le vide. Ce n'est pas notre lieu naturel. Mais là, en ville, pas de problème. D'ailleurs pour le prouver nous allons dans un lieu saint, comme Jésus. À défaut d'être dans la ville sainte, par excellence : Jérusalem, cela pourrait être pour nous Rome ou Lourdes. Ou bien tout simplement notre groupe de prière, ou même encore notre chambre.

Nous voilà dans la maison de Dieu. Sans nous en rendre compte, mieux encore, nous nous plaçons au dessus de cette maison, au plus haut point de cette maison. Nous la dominons, nous prétendons la connaître mieux que tout autre. Et nous sommes prêts à sauter dans le vide. Nous avons un bon élastique : c'est Dieu. Nous savons ce que Dieu peut faire et quand il peut le faire pour sauver le monde. Nous cherchons à être une référence dans le monde religieux, à nos yeux et aux yeux des autres. Etre quelqu'un de bien, qui passe bien.

Quand nous sommes assaillis de questions : Si ton Dieu est tout-puissant alors comment se fait-il qu'il y ait la mort, les guerres, les maladies ? Comment se fait-il que les chrétiens soient si tristes ?

Nous nous disons : " cette fois, prouve qui tu es. Si tu es bien un enfant de Dieu, tu ne crains rien. Le mal, la mort, les attaques ne peuvent t'atteindre ". Et nous nous mettons à vouloir le défendre, notre Dieu. Et nous y intégrons tout, y compris les questions morales, surtout sexuelles (plus rarement économiques ou sociales), et toutes sortes de valeurs que nous disons siennes. Nous bâtissons un nouveau temple, le temple de notre théorie de Dieu, et de la vie chrétienne. Nous voulons être des surhommes (et que les autres le soient aussi à notre image) quitte à en perdre toute humanité.

L'idole que nous avons ainsi construite, est une fabrication de l'idée de Dieu, elle est un faux Dieu, qui ne peut que s'effondrer au long des jours (heureusement d'ailleurs). Mais ceci nous dérange tellement que nous allons mettre Dieu au défi de restaurer nos propres idoles abîmées, blessées par l'épreuve du monde, de la réalité. Désespérés, nous risquons alors d'abandonner notre Dieu imaginaire. Cela serait une bonne chose si nous acceptions alors de découvrir le Dieu véritable qui se livre dans sa parole. Mais trop souvent, à ce stade, nous jetons le bébé avec l'eau du bain. Ce n'est que bien plus tard que peut-être nous redécouvrirons le bébé avec sa beauté que nous n'avions pas vu au fond de notre eau sale.

Cette deuxième idole qui me semble désignée par Jésus, est la soumission de tout à ce qui nous est le plus cher : notre amour-propre, notre orgueil. Elle est de contraindre le monde et Dieu par nos appétits de puissance et de gloire (à nos propres yeux comme au yeux des autres). Et ceci, nous attend tout particulièrement dans les activités religieuses et spirituelles, où nos appétits de sécurité et de règles nous évitent la confrontation avec la foi pure, celle qui est sans appui, celle seule qui est digne du terme de foi, de confiance et donc d'amour.

Si nous cédons au diviseur en cherchant à mettre Dieu en boîte, à mettre Dieu dans un temple, au point de le faire coller à nos idées, alors nous plongeons dans un monde mortifère. Ne comptons pas sur l'élastique de notre amour-propre pour nous sauver. Peut-être nous fera-t-il faire quelques rebonds avant de céder, mais il ne nous empêchera pas de nous écraser.

Aussi, même si cela nous semble coûteux, il est temps de descendre du faîte du temple et de se tenir à nouveau dans le désert.

Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne; il lui montre tous les royaumes du monde avec leur gloire et lui dit: “Tout cela je te le donnerai, si tu te prosternes et m'adores.”
Alors Jésus lui dit: “Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Le Seigneur ton Dieu tu adoreras et c'est à lui seul que tu rendras un culte.”
Mt 4, 8-10

 
fr. Laurent

CE dernier passage du texte nous indique une impasse à éviter, une ruse à déjouer, celle que nous pouvons nous jouer en posant une séparation stricte entre ce que l'on appelle le matériel et le spirituel, entre notre vie de tous les jours et nos instants de vie chrétienne. "Je me donne à fond dans telle activité, j'ai une multiplicité d'engagements qui prennent la majeure partie de mon temps et de mes préoccupations, d'accord, mais je prie un peu tous les jours, je vais à la messe le dimanche, je réserve mon dimanche après-midi à mes amis, pour un temps de gratuité. Au, moins, je réserve à Dieu, aux relations gratuites, une place".

La vie et le désir ne se séparent pas en tranches. "Je ne peux pas rechercher Dieu à tout instant, c'est réservé à certains", me dira-t-on. S'il s'agit de prier, personne ne le peut, au sens de se tenir à l'oratoire ou de lire la Bible, etc. Ce dont il s'agit ici, c'est de l'unification de la vie et du désir, car ils ne peuvent être qu'un, sauf à se dénaturer. Il s'agit de leur orientation. Ce que les tentations suggèrent et contre quoi Jésus s'élève, c'est que l'on peut faire une telle séparation sans risque : d'un côté les activités que je catalogue comme profanes, de l'autres les activités spirituelles.

Un risque existe bien dans cette séparation entre les domaines de notre vie. Il est de se donner deux maîtres, un pour chaque domaine : notre travail, l'argent, la réussite sociale d'un côté ; Dieu de l'autre. Car, si les deux domaines obéissent à des règles et à une logique différentes, comment se pourrait-il que Dieu ne se retrouve pas exclu du premier domaine, pour être confiné dans le deuxième ? Et si vous vous rappelez ce que Thierry-Marie et moi avons dit à propos de la deuxième tentation, vous aurez conscience que c'est une division qui ira en s'accentuant, selon la pente irrésistible que j'ai décrite rapidement : investissement du temps, puis de l'esprit, insatisfaction, d'où un investissement encore plus intense ou dispersé. Et ainsi de suite.

Chaque ensemble a ses propres règles, déclare-t-on ou, du moins et c'est plus grave, on le vit ainsi. Dans le monde de l'entreprise, il faut être compétitif, increvable, mais avec ses amis c'est la souplesse et la gentillesse qui dominent. Je fais quelques jours ou une semaine de retraite spirituelle dans l'année, pour me " retrouver" selon ce que l'expression dit, pour vivre un temps privilégié avec Dieu dans le silence ; puis, une fois quitté le monastère, et ce jusqu'à la fois suivante, le bruit et les images reprennent leur ronde omniprésente et incessante. Dès que je veux m'amuser, je dépense sans compter, je participe à des soirées ou des spectacles où l'argent est le moteur de la fête ; et, pour moi, il n'y a pas de lien à faire avec les exhortations au partage entendues à la messe ou l'indignation que j'ai eue en regardant tel reportage sur la misère ; la générosité viendra en son temps, pendant les collectes de carême par exemple.

Mais l'on ne peut servir deux maîtres. Jésus le proclamera : “ Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent ”. Ici, il réplique au tentateur : “ C'est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, et c'est lui seul que tu adoreras ”, citant à nouveau l'Ecriture. C'est toute la profondeur des tentations, de certaines tendances de nos vies qui est révélée ici. Non pas ce qu'elles sont toujours, mais l'abîme vers lequel elles nous font glisser insensiblement, si ce sont elles qui nous guident. Séparer sa vie en deux domaines, ce n'est pas simplement oublier Dieu dans certains moments de nos vies, c'est remplir ceux-ci par une autre référence qui nous semble fondamentale, une référence (travail, reconnaissance sociale, argent) qui prend toute la place : une idole, c'est-à-dire quelque chose qui prétend se mettre à côté de Dieu, avoir une importance comparable à la sienne.

Mettre quelque chose à côté de Dieu, c'est en fait lui dire : "Je sais comment gérer ma vie ; c'est moi qui en suis le maître. Ta place, la voici. Je suis content de te la donner, mais n'en demande pas plus. Je sais bien mieux que toi comment doivent être vécus les autres moments de ma vie". Derrière le deuxième maître que l'on se donne (travail, reconnaissance sociale, etc.), derrière l'idole que l'on met à côté de Dieu, n'est-ce pas soi-même et l'orgueil qui pointe ? N'est-ce pas la tentation de vouloir devenir comme Dieu ou, plutôt comme l'image de Dieu que nous avons, celle de celui qui maîtrise et décide tout, qui possède tout ?

 
fr. Thierry-Marie

QUELLE est l'image de Dieu que nous avons ? Quel est le Dieu que nous nous fabriquons ? Je vous propose de revenir au texte et au lieu qu'il décrit.

De nouveau, le diable emmène Jésus hors de chez lui, hors du désert, sur une haute montagne. Vous le savez, la montagne est dans toutes les traditions religieuses le lieu par excellence de la proximité avec le divin, avec les dieux, lieu propice au culte. C'est le mont Sinaï sur lequel Moïse va faire l'expérience de Dieu et recevoir les tables de la Loi. C'est le mont Thabor, dont nous parlerons la prochaine fois, où Jésus est transfiguré. Mais c'est aussi la montagne Kaïlash au Tibet et le mont Arunachala en Inde, etc.

Au-delà de sa dimension symbolique de lien entre la terre et le ciel, la montagne est souvent vue comme le lieu où nous pouvons approcher le divin, un divin éloigné de la vie des hommes, parce qu'il en est absent. On va donc le chercher dans les cieux. Heureusement aujourd'hui, nous avons les avions et les navettes spatiales, mais je n'ai pas encore entendu dire qu'on les avaient transformés en lieux de culte.

Le Satan met donc Dieu hors du monde des hommes, comme il l'avait mis en boîte dans le Temple de Jérusalem. Plus encore, comme Jésus n'habite pas de façon habituelle sur la montagne, il veut lui faire éprouver le sentiment de jouissance de la domination, d'être au-dessus du monde, au-dessus des autres. Le Satan propose ici à Jésus les royaumes du monde avec leur gloire et leurs richesses.

Cette attitude du satan nous rappelle que Dieu n'est pas au-dessus des hommes comme un être étranger qui les domine et les regarde sans s'y intéresser et qu'il n'est pas non plus dans les royaumes avec leurs richesses et leur gloire. Où se trouve Dieu ? Dans les déserts, nous l'avons déjà dit.

Pour nous aussi, comme pour Jésus, le temps au désert ne dure pas, le Satan vient nous chercher. Mais cette fois, nous n'allons pas en ville, nous partons faire un trekking avec lui. Nous partons dans l'Himalaya pour contempler le monde depuis la hauteur. C'est ce dont vient de nous parler, Laurent. Se mettre au-dessus du monde, en particulier dans nos activités religieuses, c'est commettre l'erreur de vouloir diviser nos occupations en activités laïques et en activités religieuses, d'en faire deux mondes à part, qui s'ignorent ou au contraire qui se confondent.

Il nous est très difficile de sortir de deux comportements qui finalement n'en sont qu'un : celui de diviser et celui de confondre.

Cette attitude de division nous est fort commode car elle justifie pleinement que nous puissions avoir des activités professionnelles, familiales, amicales, culturelles qui contredisent ouvertement nos attitudes religieuses. Ceci c'est du profane. Ceci c'est du sacré. Ainsi, je peux gagner de l'argent n'importe comment, avoir des prises de position sociales ou politiques qui favorisent l'exclusion et le rejet, ceci peut rester sans rapport avec ma vie de foi qui m'appelle à pratiquer la justice et à défendre l'étranger. Ma vie chrétienne a lieu lors des assemblées dominicales, éventuellement lorsque je dis mon chapelet, pas ailleurs. Heureusement, comme à long terme, cela ne nous satisfait pas vraiment et provoque une schizophrénie, une division dans notre être, nous nous disons que pour résoudre cette situation, il faudrait mettre du sacré dans le profane.

Mais cette fois alors, nous sombrons dans l'attitude inverse, celle de la confusion qui nous pousse à vouloir que tout soit “ christianisé ”, “islamisé ”, à mettre ce qu'on nomme alors la “ foi ” (et qui ne sont que des pratiques religieuses) dans tout, etc. Cette idée de tout christianiser ne se développe que chez ceux qui ont d'abord tout divisé en sacré et en profane. Cette confusion se traduit par des rêves illusoires d'un retour sur le plan politique à une situation encore existante en Europe à la fin du Moyen-Âge, ou sur le plan social et religieux à une idée de ce que pouvait être l'Église d'avant le concile Vatican II. Les deux sont le signe d'une confusion intérieure, d'une peur d'affronter le monde tel qu'il se donne aujourd'hui, et auquel Dieu reste activement présent, que nous en soyons conscient ou pas.

En somme, nous avons du mal à ne pas tout catégoriser, à ne pas tout diviser en pur et en impur, sacré ou en profane. Pourtant, si nous y réfléchissons un peu, ce qui rend les choses sacrées c'est notre attitude du coeur, c'est notre regard. Pour un regard ouvert, vivant dans l'attente et l'accueil, tout élément de la vie est sacré, tout participe à la louange de la gloire de l'amour divin. Rien n'est profane, même au coeur du péché, Dieu se rend proche.

En même temps, tout ce qui est religieux fait partie intégrante de la vie humaine. Il n'y a pas de présence divine pour l'homme qui ne se traduise dans une médiation terrestre, qui ait aussi une existence non religieuse, une existence profane. Ce n'est donc pas la nature des choses ou des activités qui les rend profanes ou sacrées, c'est notre regard, c'est notre coeur profond, c'est notre désir. C'est pourquoi pour les chrétiens ce qui fondamentalement ne peut jamais être profane, c'est l'homme. Pour eux, pour nous, le véritable sacré, c'est l'homme.

Cette troisième idole que nous montre Jésus, ne serait-ce pas notre soif de domination, de dominer ces royaumes que sont nos existences, celles des autres, celle de Dieu. Ne serait-ce pas d'adorer ce qui n'en vaut pas la peine : l'idée d'un Dieu absent du monde et de nos vies quotidiennes, absence qui puisse légitimer nos appétits de richesses, de biens et de domination, et nos attitudes de l'honorer de loin du bout des lèvres sans s'engager à son côté, du fond du coeur.

Alors le diable le laisse, et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient.
Mt 4, 11

 
fr. Laurent

LES idoles du désir cherchent à dominer par tous les moyens, domination du corps en le remplissant, domination de nous-mêmes et des autres par l'orgueil et la recherche de la renommée, domination du monde et de ses richesses, domination de Dieu lui-même.

Or, si nous regardons à nouveau Dieu dans son Alliance avec le Peuple Juif, si nous regardons à nouveau Jésus, nous découvrons que Dieu n'est pas celui qui domine et possède tout. Il est celui qui désire et fait désirer, dans le respect absolu de l'autre, même quand cet autre, le Peuple, se détourne de lui et se donne un autre maître. Dieu a promis et sur sa promesse, il ne reviendra pas. Il conduira le peuple de l'esclavage à la liberté, n'imposant pas son rythme, mais s'adaptant à celui du Peuple. Dieu est celui qui vit et fait vivre, au coeur même du désert de la vie.

 


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