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Le désir du véritable

 
fr.Thierry-Marie

AVONS-NOUS le désir du vrai ? Avons-nous le désir de vivre dans la vérité ? Comment pouvons-nous recevoir et accueillir le Christ sans accueillir d'abord la vérité de notre vie ? Quelque part en nous n'y a-t-il pas une aspiration à être ce que nous sommes sans façade, sans peur, somme toute en vérité ? Et une aspiration à vivre dans le réel, réel de notre humanité, réel de Dieu.

Nous pouvons essayer de comprendre notre désir du vrai et notre soif de la vérité à partir de cet épisode de la samaritaine. Si souvent je me demande quelle est la vérité de l'objet qui me fait face, la première question qui devrait se poser à moi est : quelle est ma relation avec l'objet de mon désir, que cet objet soit une chose, nous-mêmes, une personne, etc. ?

Quand je ne me préoccupe que de l'objet le terme vrai n'a pas le même sens que quand je parle de ma relation. Quand je dis que cette peinture est vraie, je veux dire authentique. Quand je dis, que cette personne est vraie, je veux dire : est-elle sincère ? Quand je parle de la vérité d'une proposition, je cherche à savoir si elle est exacte (deux plus deux est égal à quatre).

Quand il s'agit de moi, il s'agit de savoir si je suis en vérité dans ma relation avec cet objet. Est-ce que mon attitude, ma parole correspond à ce que je suis ? Tout entrée en relation est souvent ambiguë. Les circonstances, les événements, mais aussi nos désirs, nos aspirations nous font commencer une relation. Elle démarre dans un cadre avec ses règles, ses conventions, et elle est souvent d'abord une opération de séduction. Ce n'est que plus tard, que l'on va essayer de comprendre ce que nous dit l'autre, de l'écouter, de l'accueillir avec tout ce qu'il est, de le recevoir avec sa vérité. Cet autre, c'est aussi nous-même. Que me dit mon coeur ?

" Comment! toi qui es Juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une femme samaritaine? "
(Jn 4, 9)

Dans ce récit évangélique, il y a d'abord un premier choc, celui d'une transgression par Jésus des habitudes relationnelles, d'une sortie des conventions. Jésus se permet de s'adresser à une femme et de plus à une samaritaine, le premier étant contraire aux habitudes du temps (un homme ne s'adresse pas à une femme) et d'autre part aux coutumes de juifs (les samaritains sont méprisés et considérés comme de gens impurs). Jésus ne s'installe pas dans la convention, il est lui-même.

Après ce premier choc, la femme, qui réagit par une question légitime (comment oses-tu me parler, hors des normes ? comment se comporte cet homme ?), reçoit un deuxième choc : un discours apparemment " incohérent ", en tout cas incompréhensible pour elle. Une fois la surprise passée, il semble que la samaritaine ne cherche pas vraiment à savoir ce que peuvent signifier les paroles de Jésus. Le discours entre Jésus et la femme devient alors un peu un combat de coqs, d'arguments, un combat de paroles tel que l'on peut le voir dans certaines opérations de séduction dans lesquelles nous pouvons être expert.

Ne serait-ce pas ce que fait la femme ? Je vous fais remarquer que l'heure de la rencontre n'est pas très honnête, à la fois pour se promener, et pour aller tirer de l'eau. ¿ midi, dans ce pays, on se cache plutÙt du soleil. On marche et on va chercher de l'eau le matin, pas en milieu de journée avec le soleil au zénith. Que la femme soit un peu " dragueuse " (il suffit de voir sa vie conjugale !), cela ne m'étonnerait pas. Quant à Jésus, son objectif est tout autre, son heure est théologique, nous pourrons en reparler.

Jésus lui répondit : " Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à boire, c'est toi qui l'aurais prié et il t'aurait donné de l'eau vive. "
Elle lui dit : " Seigneur, tu n'as rien pour puiser, et le puits est profond. D'où l'as-tu donc, l'eau vive ?
Serais-tu plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits et y a bu lui-même, ainsi que ses fils et ses bêtes ? "
Jésus lui répondit : " Quiconque boit de cette eau aura soif à nouveau
mais qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif; l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie éternelle. "
La femme lui dit : " Seigneur, donne-moi cette eau, afin que je n'aie plus soif et ne vienne plus ici pour puiser. "
(Jn 4, 10-15)

Finalement la femme doit se dire, sans que d'ailleurs cela lui déplaise : " N'est-il pas en train de me baratiner ? " Sa curiosité est donc excitée par les réponses de Jésus. Elle joue avec les paroles de Jésus, elle le prend au mot, car elle ne comprend pas que Jésus cherche autre chose : la conduire à la vérité, à la vérité qu'elle est, à la vérité qu'il est.

" Va, appelle ton mari et reviens ici. "
(Jn 4, 15)

Cet échange devenant bloqué (s'il est bloqué, il est cependant essentiel pour nous, car dans cet échange Jésus nous transmet des paroles de première importance), Jésus coupe court à la discussion et passe sur un autre plan. Celui de sa vie conjugale. " Va, appelle ton homme ". Ces paroles de Jésus peuvent nous sembler dures. " Va ", ce terme, quand nous l'entendons pour nous, en plein milieu d'une conversation, nous semble être un rejet, une insulte. L'interlocuteur ne nous prend pas au sérieux, il semble nous dire : " Arrête ton char, et laisse-moi tranquille. " Ou bien, ceci semble nous rappeler notre enfance : " Puisque tu ne comprends rien à rien, appelle ta mère et reviens avec elle. " Ici, Jésus lui dit : " Puisque toi une femme tu ne comprends rien, nous allons parler entre hommes, toi tu écouteras. "

La femme lui répondit : " Je n'ai pas de mari. "
(Jn 4, 17)

Mais, la femme n'est pas prête à l‚cher sa proie. Cet homme seul a bien l'air séduisant. " Je vais lui dire que je suis libre : je n'ai pas de mari. " Ce passage est vraiment étonnant de fraîcheur, de vie et peut-être bien de réalisme.

Jésus lui dit : " Tu as bien fait de dire : Je n'ai pas de mari, car tu as eu cinq maris et celui que tu as maintenant n'est pas ton mari; en cela tu dis vrai. "
(Jn 4, 17-18)

La femme masque sa vérité, celle de son désir et pourtant, Jésus ne l'accuse pas. Au contraire, il reconnaît même ce qu'elle dit, il relève la part de vérité, de sincérité, de tentative de correspondre à sa réalité : " Tu as raison de dire cela, en cela tu dis vrai, tu n'as pas de mari ", tout en dévoilant sa vérité : " Mais tu as un amant ! Et de plus, tu es une habituée de ces situations. "

Cette déclaration de Jésus, qui la met à nu sans la condamner, change son regard sur lui. Quel soulagement d'entendre ces paroles. Celle d'un homme, qui ne lui dit pas : " Tu mens ! ", mais :" pourquoi essaies-tu de te cacher, que cherches-tu, quel es ton désir ? "

A présent, ayant compris qu'il s'agit d'un homme de Dieu, clairvoyant dans les coeurs et bienveillant pour les autres, elle quitte sa joute de paroles, ce qu'elle croyait n'être qu'un jeu de mots sur l'eau, pour questionner le sage et lui demander de répondre à une de ses interrogations : " Est-ce que ma religion est la bonne ? ", c'est-à-dire " Est-ce que je vais être sauvée ? "

Finalement, quel est le chemin de la samaritaine vers la vérité ,

Tout d'abord, la samaritaine parle avec ses désirs. Elle joue avec les mots. Il n'est pas s_r qu'elle cherche vraiment à comprendre ce que Jésus veut lui dire (et d'ailleurs, qui d'entre nous aurait été capable de comprendre ce que dit Jésus ?).

Mais ce jeu de mots, qui cache peut-être son désir de " draguer " Jésus (si cette idée vous gêne, disons de passer un moment sympathique de discussion avec lui) va l'entraîner loin. La femme va jusqu'à maîtriser les mots pour parler d'elle sans mentir et sans contrarier son désir, son appétit. Cacher la vérité, sans mentir, voilà bien un de nos jeux en société les plus importants. Quelle image donner aux yeux des autres sans me déjuger à mes propres yeux ? Comment utiliser le langage avec dextérité pour voiler l'inavouable tout en en parlant ?

Ceci peut nous conduire à réfléchir sur la langue, cet apanage de l'espèce humaine qui est seule dans toute la création à avoir reçu la capacité de la pensée et du verbe. La langue est notre plus bel outil de langage, de communication. Même si nous sommes sourd-muets, nous inventons une langue visuelle, gestuelle et nous ne sommes pas démunis des autres aspects du langage comme le toucher. Le langage verbal et sensoriel nous ouvre à la communication, il nous permet d'appréhender le monde, de l'éprouver. Nous pouvons dire " je t'aime " avec une parole, un regard, un geste. Mais cette communication peut se vivre à plusieurs niveaux de notre être : social, amical, véritable, inconscient, etc. Ce " je t'aime " peut vouloir dire : je t'apprécie, je veux te dévorer, je suis prêt à mourir pour toi, etc.

Tous les signaux que nous nous transmettons de façon consciente ou inconsciente qu'ils soient verbaux, visuels ou tactiles, disent quelque chose de nous et souvent beaucoup plus que nous ne l'imaginons. Notre éducation a tenté de nous apprendre à les maîtriser pour le bien des autres ou pour développer notre image, notre puissance sur nous-même ou sur les autres. Notre personnalité adulte les utilise pour traduire nos désirs, appétits et besoins et leur soumettre les choses, les êtres et les événements. Elle les emploie aussi pour la joie d'entrer en relation, pour permettre la rencontre, la découverte de l'autre.

Chacun de ces signaux à la fois dévoile et voile notre être. Il en est l'expression et notre être ne saurait se dire sans eux. Parmi ces signaux du langage, je distingue la langue, qui est l'expression verbale, par les mots, les phrases, les textes. Une langue est propre à une culture, c'est pourquoi, on commence à découvrir une culture par sa langue et ses langages. Et même dans une culture commune, chaque sous-culture sociale, professionnelle, etc, a sa propre langue. Le vocabulaire des philosophes ne sera pas celui des médecins, etc. Dans toutes ces situations se pose la question de l'adéquation du mot à l'objet qu'il désigne, de la phrase à la situation qu'elle veut exprimer, etc. Par le mot, la phrase, le texte le locuteur dit quelque chose et cherche à communiquer, à transmettre ce quelque chose à un auditeur, et en même temps, avec ce mot, ce texte, cette phrase, il masque ce quelque chose, lui donne une forme qui n'est pas la sienne. Comment parler du soleil qui se couche en Grèce et transmettre cette émotion vécue, cette réalité vécue, en vérité, sans l'altérer ? Nous comprenons ainsi que la langue, que l'expression verbale est une approche de la réalité, sans être elle-même la réalité. La vérité ne saurait donc être confinée dans un mot, une phrase, un texte.

Prenons l'exemple d'une parole forte : le dogme que nous avons souvent tant de mal à accepter. Le dogme est une parole qui nous dit quelque chose de la réalité, mais il ne doit pas être confondu avec elle. Il n'en est que le signe, il la désigne. Le dogme est vrai sans être la vérité dont il parle. Je peux citer à ce propos un proverbe chinois : " quand le sage parle de la lune et la désigne du doigt, l'idiot prend le doigt pour la lune. " La direction désignée par le doigt concerne bien la lune et pas autre chose, mais il ne saurait l'enclore et la réduire à ce qu'il est. Nous pourrions en parler plus longtemps, car cette question est importante.

Quel rapport avec la samaritaine, me direz-vous ? J'y viens. Si les mots parlent de la réalité, sans être cette réalité dont ils parlent, il y a néanmoins des mots qui nous rapprochent de celle-ci et d'autres qui nous en éloignent. Il y a des moments où nos expressions verbales ne sont que des discussions, des babillages, des commérages, des bavardages, des mensonges, et il y a des moments où elles sont une parole. Le moment de la parole est le moment de la vérité, le moment du désir, le moment de la rencontre. La parole, c'est lorsque nos expressions verbales ne font plus qu'un avec notre être le plus profond, lorsque qu'il n'y a plus quelqu'un qui se joue un jeu devant lui-même ou devant les autres, jeu qui finalement se veut séduction, domination et aliénation.

Parfois notre expression verbale se tient entre le bavardage et la parole. Elle voudrait oser la parole et elle n'y arrive pas, par peur de ne pas pouvoir être reçue. Par exemple, c'est ce que je dirai, lorsque dans un entretien nous tournons autour du pot, sans oser aborder une question de front avec quelqu'un, de peur d'être jugé.

Dans le cas de la samaritaine, il me semble voir qu'elle est peu à peu conduite du bavardage à la parole, de l'appétit au désir. Rappelez-vous comment au début du texte, après avoir été interloquée, elle s'est lancée dans une grande opération de séduction, stoppée nette par le dur renvoi de Jésus, auquel elle a réagi aussi vivement par un " demi mensonge ". C'est ce demi mensonge accueilli par Jésus comme une demi vérité qui, la renvoyant à elle-même et à sa réalité, l'ouvre peu à peu à la parole.

La femme lui dit : "Seigneur, je vois que tu es un prophète...
Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous dites: C'est à Jérusalem qu'est le lieu où il faut adorer. "
(Jn 4, 19-20)

Après avoir parlé avec ses désirs, la samaritaine passe de la vérité sur elle à la vérité sur Dieu, à la vérité sur sa relation à Dieu, sur son chemin de salut. Au début, elle ne pouvait pas comprendre ce que Jésus lui disait (qui lui parlait de la Vie), car son coeur n'était pas prêt à entendre, trop encombré par ses appétits, ses désirs. Une fois dévoilée, mise à nu, dans sa pauvreté, sans défenses, elle peut commencer à accéder à son désir le plus profond, le désir de Dieu, le désir du sens de la vie. Elle veut être conduite à la vérité. Elle attend avec ses frères samaritains celui qui est la bonne nouvelle du salut. C'est pourquoi, à ce moment elle peut entendre Jésus lui dire : je suis le Messie. Et inviter les autres, ses frères samaritains, à se poser la question avec elle : est-il vraiment le Messie ? Elle peut entendre la vérité qui se donne à rencontrer et non plus à saisir.

La samaritaine a été conduite à la parole, après que son bavardage mensonger ait été démasqué. La connaissance d'elle-même, la reconnaissance d'elle-même devant un autre, pure miséricorde, l'a libérée d'elle-même et de son mensonge. C'est pourquoi la vérité ne saurait être la sincérité ou l'authenticité qui ne sont que des attitudes de bonne foi qui n'ont pas fait l'épreuve de la découverte de la pauvreté. Elle peut habiter sa vérité, c'est-à-dire la correspondance entre ce qu'elle est (nue, pauvre et faible) et ce qu'elle dit (la parole), et ainsi rechercher la vérité dont elle a soif, dont elle a le désir (et qu'elle méconnaissait) : le sens ultime de sa vie, le bonheur.

Nous pourrions encore nous poser la question : " Qu'est-ce que la vérité ? ". Peut-être arrivez-vous à resituer cette parole dans l'évangile. Elle est celle de Pilate devant Jésus. Si vous ne vous rappelez pas de cet épisode, nous le réentendrons lors de la célébration de la passion.

Pilate lui dit : " Donc tu es roi ? " Jésus répondit: " Tu le dis : je suis roi. Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. "
Pilate lui dit : " Qu'est-ce que la vérité ? " Et, sur ce mot, il sortit de nouveau et alla vers les Juifs. Et il leur dit : " Je ne trouve en lui aucun motif de condamnation. "
(Jn 18, 37-38)

Comme nous l'avons vu précédemment, la vérité ne saurait être un mot ou un texte. Elle n'est pas quelque chose que l'on peut saisir. Jésus n'explique pas ce qu'est la vérité, il en rend témoignage, comme l'on témoigne de quelqu'un. C'est pourquoi, la question que soulève Pilate est désespérante, pour lui et pour nous. Si nous voulons saisir la vérité, la mettre en boîte, nous ne pouvons que nous détourner d'elle et nous soumette à ce qu'elle n'est pas.

Il ne s'agit donc pas de détenir la vérité, mais de lui appartenir. Et comment lui appartient-on ? En écoutant la voix de Jésus. Rappelez-vous le texte de la transfiguration de dimanche dernier, où la voix venant de la nuée lumineuse dit : " Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis tout mon amour, écoutez-le. " …coutez-le. " Quiconque est de la vérité écoute ma voix ", dit Jésus à Pilate. Le chemin vers et dans la vérité est tout tracé. Appartenir à la vérité, se laisser saisir par elle, c'est se laisser façonner par la Parole de Dieu, par le Verbe fait chair, par le Christ.

C'est ainsi, que la samaritaine en habitant sa pauvreté est de la vérité, elle peut entendre la parole de Jésus. Habitant la vérité, elle peut être conduite progressivement à la vérité. Elle s'inquiète d'abord de connaître le véritable lieu d'adoration, mais elle n'a pas encore exprimée sa soif de la vérité. Sa soif du véritable est d'abord celle où le vrai s'oppose au faux. Cette soif du vrai, compris comme la vérité à saisir, peut nous conduire à vouloir définir, à vouloir enclore ce qui ne peut jamais l'être, à mettre en boîte l'infini, à l'inscrire dans du fini. C'est alors, que nous nous posons toutes sortes de questions :

Où faut-il adorer ? Quel est le dieu véritable ? Avons-nous la vérité, sinon qui la détient ? Sommes-nous la vraie religion ?

Toutes ces questions sont remises en cause par Jésus. Il ne s'agit plus de détenir quelque chose de vrai, mais il s'agit de vivre, de demeurer dans la vérité, dans la parole. Nous le savons, cette vérité qui est Vie, est le Christ, c'est lui qui nous saisit. " Consacre-les dans la vérité : ta parole est vérité ". C'est elle qui nous rend libre de tout ce qui n'est pas elle. Le bonheur est une vie dans la vérité, une vie en relation avec le Sauveur.

" Nous savons que c'est vraiment lui le sauveur du monde. "
(Jn 4, 42)

 
fr.Laurent

VOICI que les Samaritains de la ville de Sychar déclarent au terme de cet épisode évangélique. C'est, parmi toutes les affirmations que l'on trouve dans l'Evangile à propos de Jésus, l'une de celles qui sonnent à nos oreilles et dans nos coeurs avec le plus de vérité. Et l'on comprend bien pourquoi. Thierry-Marie vient de montrer comment Jésus introduit la Samaritaine, et sans aucun doute les Samaritains après elle, dans un chemin où ils sont amenés à laisser tomber les voiles dont l'on se pare. Des voiles qui nous embellissent, pensons-nous, et gr‚ce auxquels nous allons pouvoir séduire les autres. Des voiles qui cachent la pauvreté et la faiblesse de notre être, dont nous avons honte. Tous ces voiles qui, en fait, nous protègent d'une parole inédite, d'une parole de vérité. Les laisser tomber, c'est refuser de s'identifier à eux, c'est les reconnaître pour ce qu'ils sont et laisser une distance entre eux et nous. Distance, interstice dans lequel peut nous atteindre la parole de Jésus.

" C'est vraiment lui le sauveur du monde. " L'affirmation, en effet, est belle, forte, vraie ; vraie à la fois dans son contenu et dans le fait qu'elle est l'affirmation dite par une parole vraie, c'est-à-dire qui a accepté de sortir du bavardage et de la répétition pour s'ouvrir à la nouveauté d'une autre parole. Mais cependant, cette affirmation est loin d'être le terme. Car le nouveau arrive sans cesse et il est toujours surprenant.

Thierry-Marie indiquait tout à l'heure que chaque phrase que nous disons, chaque message que nous envoyons vers les autres, dévoile et voile. C'est le cas aussi de l'affirmation des Samaritains : " C'est vraiment lui le sauveur du monde. " Elle dévoile car elle dit qui est vraiment Jésus. Mais elle voile aussi, elle ne saurait se suffire à elle-même car Jésus ne s'arrête pas ici, il continue son chemin, il invite à continuer le chemin avec lui. Le temps du face-à-face, du dialogue assis au bord du puits ou dans les maisons du village, ce temps est terminé. C'est déjà ce que nous disait l'épisode de la Transfiguration, sur lequel nous avons médité la semaine dernière : la parole de Jésus nous invite à un chemin, au chemin que Jésus emprunte.

Ce chemin le conduit à Jérusalem, là où est le Temple. Et ce chemin le conduit à la mort, qui est la manifestation de son amour, de l'amour de Dieu pour les hommes.

Peut-être vous souvenez-vous que le choc de la condamnation à mort a été si terrible pour les disciples qu'ils se sont enfuis. Au pied de la croix, il ne reste plus que quelques femmes, dont Marie la mère de Jésus, et l'apÙtre Jean. Pour tous ceux qui assistent à la scène, Jésus n'a plus rien du sauveur du monde. Il refuse de répondre à la moquerie des passants qui le mettent au défi de se sauver lui-même. Jésus crie même sa détresse de se sentir abandonné par son Père : " Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? " Puis il meurt.

L'évangéliste Matthieu a alors cette phrase : " Et voilà que le rideau du Temple se déchira en deux, du haut en bas ". Ce rideau, c'est celui qui séparait le Saint des Saints du reste de l'espace du Temple. Le Saint des Saints, c'est le lieu précis où demeure Dieu dans le Temple, là où est conservée l'Arche d'Alliance, le lieu de la vérité ; lieu interdit à quiconque, sauf au Grand Prêtre qui peut y pénétrer une fois par an, lors du Jour des Expiations (Lv 16). Le rideau du Temple se déchire en deux au moment de la mort de Jésus, pour nous dire qu'en cet instant Dieu n'est plus séparé de l'humanité, qu'il ne l'a jamais été, mais que ce sont les hommes qui l'on enfermé dans un réduit. Le lieu où Dieu réside, ce n'est plus cet espace sacré, inhumain, mais c'est cet homme en croix. La vérité, c'est Jésus en croix.

Lorsque les soldats romains viennent vérifier la mort de Jésus, ils le transpercent d'un coup de lance. L'évangéliste Jean écrit alors : " aussitÙt il sortit du sang et de l'eau. " Si le sang nous dit que Jésus est vraiment mort, qu'il a versé son sang pour nous, l'eau nous renvoie, entre autres, à l'eau vive de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine. Par sa livraison totale et sa mort, Jésus nous donne la vie. On peut aussi noter que l'heure de la rencontre entre Jésus et la Samaritaine, la sixième heure c'est-à-dire le milieu du jour, est l'heure à laquelle Jésus est mis en croix, ce qui renforce le rapprochement.

Revenons au début du texte, pour mieux scruter ce que Jésus nous dit de cette eau vive, de la vérité qui se manifeste dans l'amour qui se donne jusqu'à la mort.

Jésus s'est arrêté au bord du puits de Jacob, près de la ville de Sychar. Ce puits a une particularité bien précise, que les fouilles archéologiques ont permis d'établir. Il est le puits le plus profond de toute la Palestine, il s'enfonce dans le sol jusqu'à 32 mètres de profondeur.

De plus, une tradition juive ancienne raconte que ce puits a suivi les Hébreux jusqu'en Egypte puis les a accompagnés lors de leur sortie d'esclavage, lors de leur séjour dans le désert où l'eau manquait. En fait, selon cette tradition, ce puits symbolise plus spécialement le don de la Loi, ce que les juifs nomment la Torah, le don de Dieu par excellence, la source où les croyants peuvent venir puiser pour vivre de la vie véritable, la vie de l'Alliance.

Quand donc Jésus demande de l'eau à la femme, il se place à la fois sur le plan biologique et sur le plan de la vérité. Sur le plan biologique, car le texte nous indique que Jésus est fatigué par son voyage et qu'il est environ midi, le moment le plus chaud de la journée ; il est normal qu'il veuille se désaltérer. Mais Jésus se place aussi sur le plan de la vérité, vérité qui est toujours un don à recevoir et non pas un objet à saisir.

" Si tu savais le don de Dieu et celui qui te dit : Donne-moi à boire, c'est toi qui l'aurait prié et il t'aurait donné de l'eau vive. "
(Jn 4, 10)

La femme ne comprend rien à cette parole. Elle se place au niveau de la capacité de technique qu'aurait Jésus de puiser alors qu'il n'a pas de seau ou de creuser plus profond que ne l'a fait Jacob, pour trouver une eau exceptionnelle, meilleure que celle qui existe déjà.

Ensuite, quand il sera question de l'adoration, la Samaritaine ne réagira pas autrement. Ce qui l'intéresse, c'est de connaître le bon lieu, la bonne religion, le lieu et la religion exacts et efficaces pour s'attirer les faveurs de Dieu.

Notre recherche de la vérité se situe souvent sur ce même niveau. Il faut dire que nous avons tous, plus ou moins, été éduqués dans ce sens. Notre société moderne s'est construite sur un modèle scientifique. C'est-à-dire que pour résoudre la question de la vie, la question de la vérité de la vie, nous pensons qu'il faut trouver des réponses et, pour cela, qu'il faut scruter le monde et en retirer le maximum d'informations exactes, irréfutables. Et quand nous aurons poussé le plus loin possible notre investigation, les zones de pénombre disparaîtront, nous aurons fait le tour du vivant, le tour de la question comme on dit. Les moyens dont nous disposons pour ce faire sont immenses. Cela va du télescope le plus puissant qui traque le rayonnement fossile de l'univers et nous permet ainsi d'approcher le moment du big-bang, jusqu'aux analyses les plus précises qui vont au coeur des cellules humaines. Le monde et l'homme ne seront bientÙt plus un secret, déclare-t-on.

Mais est-ce vraiment en accumulant les connaissances exactes que nous atteindrons la vérité ? La vérité est-elle au bout d'un savoir encyclopédique ? En fait, nous nous apercevons que plus nous connaissons de choses, plus la question de la vérité ultime se pose.

Ce qui vaut pour le domaine scientifique, vaut aussi pour d'autres dimensions de notre vie. Nos moyens de communication, de voyage sont tels que nous sommes en contact permanent avec d'autres systèmes de pensée, d'autres croyances sur l'homme, sur Dieu. Les chemins vers la vérité que nous connaissons sont très divers. Quel est le meilleur, le plus efficace ?, nous demandons-nous. Est-ce en prenant un peu de chaque que nous construirons le bon système ? Je prends un peu de christianisme, mais aussi de bouddhisme parce que la réincarnation ça ne paraît pas si mal, puis un peu de rationalité scientifique, un peu de psychologie et je mélange le tout. Là encore, on accumule les connaissances en pensant que c'est en se perchant au sommet de la montagne qu'ils formeront que l'on verra la vérité.

Ou alors, face à une telle multiplicité et une telle complexité, comme on n'arrive pas à saisir la vérité, on se décourage, on se dit qu'elle n'est pas de ce monde même si chacun en a un petit bout. Attendons la mort, on se sera fixé !

La samaritaine a oublié que l'eau est un don et donc qu'il y a quelqu'un qui donne, qu'il y a au commencement une relation. Elle a aussi oublié que l'important ce n'est pas le lieu où l'on adore, mais qui est celui qu'on adore. Et c'est cela que Jésus lui rappelle. Pour l'eau, il lui dit : " Si tu savais le don de Dieu... " et pour l'adoration, il lui rappelle qu'il s'agit d'adorer le Père en esprit et en vérité, entrer en relation avec lui, et non pas se mettre dans tel lieu et accomplir les rites prescrits.

C'est dans cette perspective, dans cette dynamique que les Samaritains sont entrés à la fin du texte, quand ils proclament : " Nous l'avons entendu et nous savons que c'est vraiment lui le sauveur du monde. " Sauveur du monde dit non pas un pouvoir, une connaissance que Jésus aurait, le fait qu'il apporterait une réponse toute faite et satisfaisante, mais ce titre exprime la relation qu'il entretient avec le monde, avec tous les hommes et particulièrement avec eux. Ils ont déplacé leur quête de la vérité du champ des choses à connaître, des systèmes qui conduisent à la vérité, au champ de l'écoute et de la relation. " Nous l'avons entendu et nous savons que c'est vraiment lui le sauveur du monde. "

Bien évidemment, les Samaritains vont continuer d'aller puiser de l'eau au puits de Jacob. Sans doute continueront-ils à aller sur le mont Garizim pour adorer. Mais ils seront maintenant plus attentifs à l'inconnu qui passe par chez eux, ils s'ouvriront à une vraie relation avec lui, indépendamment de leur origine et de leurs croyances respectives. Et ils sauront que s'ils montent sur la montagne ou restent dans leurs maisons pour prier, c'est parce qu'ils désirent rencontrer quelqu'un, le Père.

De même, la vérité que Jésus nous invite à accueillir ne va pas nous dispenser d'être intelligents, de chercher des réponses aux énigmes du monde ; et de le faire par tous les moyens que notre humanité nous permet de mettre en oeuvre. Ces réponses ne sont pas des erreurs, mais elles ne sont pas la vérité, même additionnées les unes aux autres. La vérité est d'un autre ordre. Le chemin dans lequel nous fait entrer Jésus nous invite à chercher la vérité là où elle est ou, plus exactement, à nous laisser saisir par elle, dans les relations que nous vivons. Relations avec Dieu et avec les hommes. Relations les plus spirituelles et en même temps les plus humaines, ce que nous dit le symbole de l'eau vive, qui est à la fois l'eau du puits qui désaltère notre soif et ce que nous recevons en nous ouvrant aux autres, en les écoutant.

C'est en ce sens que la vérité nous rendra libre, comme le dit saint Jean à un autre endroit de l'Evangile. Elle nous rend libre de l'enfermement où peut nous conduire une quête incessante de connaissances, de réponses aux questions que nous nous posons. Elle nous rend libre surtout en nous permettant d'être nous-même sans honte. Comme la Samaritaine a su dire le manque qui était en elle, celui de ne pas avoir de mari ou de ne pas savoir se fixer sur un. Elle a pu le dire car en face d'elle se trouvait un homme qui ne la jugeait pas, mais faisait en sorte de tenir plus compte de la part de vérité en elle que des demi mensonges qu'elle proférait.

Jésus nous rend libre car il n'impose aucun système, aucun rite, aucune solution toute faite. Il se propose lui-même, on peut même dire qu'il se donne lui-même. Chaque moment de notre vie où nous nous tournons vers le Père en esprit et en vérité est d'abord un don que nous recevons. La vérité n'est pas une réponse à des questions. La vérité est l'appel que Dieu nous lance de le rejoindre et la réponse libre que nous lui adressons en nous mettant en route avec Jésus, dans la force de l'Esprit Saint.


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