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Le désir de voir

 
fr. Laurent

DIMANCHE dernier, avec la samaritaine nous abordions la question désir du véritable et ce soir, l'évangile sur l'ouverture par Jésus des yeux d'un aveugle-né va nous inviter à nous poser la question désir de voir. Qui n'a jamais dit, ou à défaut entendu : " à si seulement je pouvais voir Jésus aujourd'hui, alors il me serait facile de croire, d'établir une relation avec lui. " Voici notre porte d'entrée : voulons-nous voir Dieu ? Qu'est-ce que cela peut vouloir dire pour notre existence quotidienne et pour notre tradition chrétienne ?

La tradition biblique entretient une relation avec le désir de voir qui nous est assez difficile à comprendre. Elle est en fait difficile à comprendre pour n'importe quel homme de n'importe quelle époque, au moins dans l'ère culturelle occidentale. En effet, nous avons tous, plus ou moins, la conviction que la vue est un des sens les plus importants, un des moyens les plus sûrs de connaître une chose, qu'elle est le sens et le moyen par excellence. Dans notre société, ce fait s'est encore accentué avec la place que l'image occupe : la télévision, le cinéma, les magazines, le développement du tourisme gr‚ce auquel chacun, s'il en a les possibilités financières, peut voir les endroits les plus exotiques de ses propres yeux. Pour connaître les choses, les gens, les endroits, il faut les voir... Par exemple, à la télévision, l'image est souvent présentée comme la preuve irréfutable d'un événement. Si on l'a vu à la télé, c'est alors vrai ! Le commentaire et les analyses, qui sont de l'ordre de la parole, prennent moins d'importance, si elles en ont encore. Elles ne sont qu'un accompagnement des images. On a d'ailleurs calculé que toutes les paroles dites pendant un journal de 20 heures à la télévision tiennent sur guère plus d'une page d'un quotidien comme Le Monde.

Dans le domaine religieux, le croyant se place très naturellement dans la même perspective. Le sommet de la relation avec Dieu, c'est de le voir. Bien sûr, on le verra quand on sera au paradis, mais si on peut anticiper les choses, c'est encore mieux. C'est peut-être même la preuve que l'on est un bon croyant, que notre foi est profonde, puisque Dieu nous fait la faveur de se montrer. Et on se réfère alors aux visions que certains saints ont eues, aux apparitions de la Vierge à Lourdes, à Fatimà, etc.

Mais en lisant la Bible, le chrétien se trouve devant l'affirmation suivante, constamment répétée : nul n'a vu Dieu, nul ne peut voir Dieu. Affirmation qui prend souvent la forme : nul ne peut voir Dieu et rester en vie. La Bible pousse les choses encore plus loin : personne ne peut voir Dieu, mais en plus il est interdit de se fabriquer des représentations visuelles de lui. Peut-être et sans doute vous souvenez-vous du premier commandement de ce qu'on appelle justement les Dix Commandements :

" Je suis Yahvé ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pays d'Egypte, de la maison de servitude. Tu n'auras pas d'autres dieux que moi ".
(Dt 4, 6-7)

Dieu est le seul Dieu et c'est lui le sauveur du Peuple. Cependant, et on l'oublie souvent, ce premier commandement trouve sa suite immédiate dans le second, qui dit :

" Tu ne te feras aucune image sculptée de rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux là-haut, ou sur la terre ici-bas, ou dans les eaux au-dessous de la terre. Tu ne te prosterneras pas devant ces images ni ne les serviras. "
(Dt 4, 8-9)

Ce qui est ici interdit, ce n'est pas de remplacer Dieu par un autre dieu, ou pas seulement, mais de tenter de le représenter sous une forme ou sous une autre, que ce soit le soleil, un homme ou un animal.

Pour bien comprendre ce qui est affirmé dans ces deux commandements, il faut revenir au don de l'Alliance que Dieu fait à Moïse sur le mont Sinaï. Moïse est appelé sur cette montagne par Dieu et alors qu'il monte, une nuée apparaît, ainsi que des éclairs. La montagne semble embrasée par la présence de Dieu. Tout le peuple Hébreu profite d'un " spectacle son et lumière gigantesque ". Moïse arrive au sommet. Après que Dieu lui a donné les tables de la Loi, Moïse lui fait cette demande : " Fais-moi, de grâce, voir ta gloire. " Sans doute a-t-il pensé qu'il pouvait en voir plus que ce que le peuple avait vu de la manifestation divine, puisqu'il avait reçu les paroles de vérité de Dieu. Il allait entrer dans son intimité, connaître vraiment qui lui parlait. Mais le Seigneur lui réplique :

" Tu ne peux pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et demeurer en vie. Voici une place près de moi. Tu te tiendras sur le rocher et, quand passera ma gloire, je te mettrai dans la fente du rocher, et je t'abriterai de ma main durant mon passage. Puis j'écarterai ma main et tu me verras de dos ; mais ma face on ne peut la voir. "
(Ex 33, 20-23)

Est-ce que Dieu reprend ce qu'il donne d'un côté ? Quel crédit apporter à une parole, alors que l'on ne voit pas celui qui la dit ? C'est un peu comme dans certains reportages où un témoin parle à visage couvert ou en ombre chinoise. Même si l'on comprend que la personne risque sa vie si elle fait connaître son identité, on est un peu en réserve face à ce qu'elle dit. Mais, sur le mont Sinaï, Dieu n'a rien à craindre de personne !

En fait, et Thierry-Marie le développera tout à l'heure, son attitude invite à un regard critique sur notre regard : qu'est-ce que voulons quand nous voulons voir quelque chose ou quelqu'un ?

Au IVe siècle, a vécu un très grand théologien et très grand spirituel, Grégoire de Nysse. A la fin de sa vie, il écrivit un livre intitulé La vie de Moïse, qui est à la fois un commentaire des premiers livres de la Bible et un résumé de son expérience spirituelle. Méditant sur ce passage de la rencontre de Dieu et de Moïse sur le mont Sinaï, sur cette demande de Moïse et sur la réponse de Dieu, à la lumière de la vie de Jésus, il a cette belle phrase : " Suivre Dieu où qu'il conduise, c'est là voir Dieu. "

Voir Dieu de dos, ainsi qu'il le promet à Moïse, c'est être dans la même situation que les disciples avec Jésus ; c'est-à-dire suivre le Maître, marcher à sa suite, à la fois sur les routes de la Palestine et sur le chemin de son enseignement, de sa parole.

J'ai commencé en rappelant cette affirmation de la Bible : voir Dieu et mourir. Et nous sommes arrivés maintenant à : suivre Dieu où qu'il conduise, c'est là voir Dieu. Sans doute, la question de la vision de Dieu ne vous semble pas réglée. Peut-être pensez-vous que, à la suite de Grégoire de Nysse, je n'ai fait que contourner la question, esquiver le problème. Voici donc un peu de suspens pour la suite... Notons tout de même que l'on est passé d'une affirmation qui sonnait comme un interdit, une impossibilité de voir Dieu durant notre vie terrestre, à une proposition positive, même si elle est énigmatique : il est possible de voir Dieu.

Mais quelle est donc cette vision ?

Avant de transmettre la parole à Thierry-Marie, je voudrais prévenir une objection que vous pourriez me faire : 'ce qui précède, c'est effectivement vrai pour le Premier Testament, mais quand même tout change avec Jésus !' Et bien non ! Je ne vais pas le développer, Thierry-Marie le fera tout à l'heure, mais je veux juste citer un texte de l'Evangile et faire une remarque sur l'art chrétien.

Le texte se situe au début de l'Evangile selon saint Jean. Il déclare ceci :

" Nul n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, en a fait l'exégèse. "
(Jn 1, 18)

La vue est renvoyée à l'exégèse ou dit autrement à l'interprétation, c'est-à-dire à la parole. On se trouve exactement dans la ligne du Premier Testament, où on lit un texte tout à fait semblable. Moïse, descendu du Sinaï, proclame les paroles de l'Alliance au Peuple ; puis, à propos de la manifestation que le Peuple a vu, il dit, si l'on traduit littéralement de l'hébreu : " vous n'avez pas vu de forme, mais une voix. " (Dt 4,12)

Dans l'art chrétien, on retrouve cette même perspective. Notons par exemple que le nom exact de celui qui peint une icône est 'iconographe'. On ne peint pas une icône, on l'écrit.

 
fr. Thierry-Marie

JE ne connaissais pas cette désignation de celui qui réalise une icône, et que je trouve très signifiante, tout en soulignant qu'il pourrait être intéressant de réfléchir sur le lien entre l'écriture et la parole, la " graphé " et le " logos ". Cela sera peut-être pour un autre carêmeÖ Pour poursuivre la réflexion de Laurent, nous pouvons constater qu'alors de nombreuses religions et philosophies recherchent et tendent à la vision de la divinité, la religion judéo-chrétienne est la religion de la parole entendue, reçue par l'homme et l'engageant dans un dialogue. Ce qui est significatif, c'est que même dans les théophanies, les manifestations de Dieu, les visions, décrites dans la Bible, la manifestation sensible est au service de la parole. Ce qui est premier ce n'est pas de voir la divinité mais d'entendre sa parole. Il est déjà significatif à cet égard que Moïse qui pouvait converser avec Dieu comme avec son ami comme dans un face à face (Ex 33, 11) ne pouvait en fait que voir son dos (Ex 33, 21-23).

Rappelez-vous le déroulement de la transfiguration dont nous avons parlé il y a deux semaines : il y d'abord une vision extraordinaire, celle de Jésus entouré d'…lie et de Moïse, que Pierre voudrait bien fixer dans le temps. Mais cette vision disparaît rapidement au profit d'une parole qui va les mettre en route. C'est dans la suite du Christ, dans son écoute, que les disciples vont pouvoir trouver le bonheur, et non pas dans le plaisir de la vision.

La vision peut souvent être le produit de notre imagination. Prenons par exemple le rêve : que faisons-nous sinon produire de l'image en nous à partir de nos désirs (refoulés, dirons les psychologues), de nos histoires, des regards que nous aurons portés dans les journées qui précèdent ou de souvenirs plus anciens, enfouis dans notre mémoire.

Nous pouvons même produire des rêves éveillés. Il est même bien connu que lors d'expériences fortes de jeûne, ceux qui les vivent ont des visions. L'absence d'objet à saisir, le manque, sont des jeûnes de nos appétits et ceux-ci se révoltent, ils se rappellent à notre mémoire.

Cela peut bien entendu être des visions malignes, malsaines, mais aussi apparemment bienheureuses. C'est pourquoi, tous les mystiques lors de leur ascèse, dans la solitude et le jeûne, prennent pour arme, la parole de Dieu, l'évangile, qui va orienter leur appétit aiguisé par le manque vers le désir, vers le désir de la rencontre du véritable, de la rencontre de la vérité, vers le dialogue avec le Christ.

Ce peu de considération pour la vision est au coeur de la vie mystique la plus authentique. Il suffit d'entendre Jean de la Croix, un carme espagnol du 16e siècle, un des maîtres de la vie spirituelle chrétienne, recommander à toute personne sur le chemin spirituel de se méfier de toute vision au point de l'écarter, de ne pas en tenir compte.

Nous avons pourtant dit précédemment que sommes promis au face à face avec Dieu, à ce que nous appelons la vision béatifique. N'y aurait-il pas contradiction entre ce que nous disons de la vision et ce qui nous est promis ? Peut-être que le terme vision ne recouvre pas tout à fait la même réalité dans les deux propositions. Peut-être pourrions nous lui faire subir la même distinction que pour le désir et parler alors, d'un côté, d'un besoin ou d'un appétit de voir, ou d'une complaisance dans la vision, qui est de l'ordre de l'appétit dominateur, qui peut se vivre sans parole, et de l'autre côté, d'un désir de voir qui est de l'ordre de la rencontre, où la parole est indispensable car elle est celle qui fait voir, qui fait connaître.

Nous sommes sans doute appelés à passer du besoin de la vision sans parole au désir de la vision par et dans la parole. Il me semble que nous partons tous d'une habitude de voir qui nous coupe du réel et nous plonge dans une vision maladroite, déformée, parfois illusoire. Peu à peu Dieu peut opérer en nous, si nous acceptons de le laisser faire, le retour de notre humanité à la vision, à l'introduction progressive dans la connaissance de son être intime par notre réponse à la parole que nous avons reçue de Lui, par la foi. Laurent va commencer à nous introduire dans ce chemin en nous montrant comment nous regardons le monde.

 
fr. Laurent

S I je mets un objet devant vous, disons une boîte d'allumettes, et que je vous demande ce que vous voyez, vous me direz très certainement : 'une boîte d'allumettes' et vous aurez raison. Vous aurez raison dans la plupart des cas. Car que voyez-vous vraiment ? Tout au plus trois côtés de cette boîte. Si vous voulez voir les trois autres, vous tournerez l'objet. Mais, alors, ce sont les trois premières faces que vous ne verrez plus. On ne voit jamais un objet dans sa totalité en un seul instant. Pourtant, quand vous voyez seulement les trois faces, cela ne vous pose aucun problème pour dire : 'c'est une boîte d'allumettes', parce que vous avez déjà vu ce genre d'objets, que vous en avez manipulés et regardés sous tous les angles. Il en est de même pour tout ce que nous voyons. Nous reconstituons mentalement, à partir de ce que nous savons déjà, la totalité de l'objet.

Mais imaginez qu'en fait, derrière les trois côtés de ce que vous appelez une boîte d'allumettes, il n'y ait rien. Je peux très bien avoir découpé une boîte en deux, n'avoir gardé qu'une seule partie et vous la présenter de telle manière que ce nouvel objet vous apparaisse en tout point semblable à une boîte d'allumettes normale. A ce moment, vous répondrez quand même à ma question : 'qu'est-ce que c'est ?' par : 'c'est une boîte d'allumettes'. Et ici vous aurez tort, je pourrais vous en donner la preuve en retournant l'objet et en vous montrant qu'il n'y a rien derrière ce que vous avez vu.

J'arrête mon exemple. Je pense qu'il montre bien que notre vue est partielle et que, pourtant, nous nous en accommodons très bien, parce que nous sommes capables de reconstituer ce qui manque à notre vision, gr‚ce à des manipulations (pour faire apparaître les faces cachées) ou gr‚ce à notre expérience, à ce que nous savons déjà du type d'objet que nous regardons. Et quand se présente devant nous un objet que nous n'avons jamais vu, il faut que nous le regardions sous toutes les coutures, comme dit l'expression. Après, nous serons capable de le reconnaître, de nous en souvenir et de le décrire à d'autres par exemple.

Ce que je viens d'évoquer rapidement est vrai aussi, et c'est surtout à cela que je veux en venir, de nos relations avec les personnes. Je ne parle pas ici de l'aspect physique, ou pas seulement, mais de ce que la personne est pour nous. Le regard que nous portons sur les autres, sur les situations que nous vivons ou voyons, est aussi conditionné par ce que nous connaissons d'eux, ce que nous en pensons en bien ou en mal, par notre éducation. Quand nous regardons quelqu'un, à la fois nous faisons ce que nous faisons avec une boîte d'allumettes, mais notre regard s'accompagne aussi d'un jugement.

Ainsi, il arrive que la simple vue d'une personne que nous n'aimons pas, éveille immédiatement en nous des sentiments négatifs qui influeront sur notre envie d'entrer en relation avec elle, sur la manière dont nous lui répondrons si elle nous adresse la parole. Et nous allons, par exemple, tout de suite changer de trottoir pour éviter de même croiser son regard. Cela concerne aussi les situations que nous vivons. Je me souviens, par exemple, de quelqu'un qui déclarait, lors d'une émission de télévision, que chaque fois qu'il voyait un étranger arrêté par des policiers, il prenait immédiatement parti pour l'étranger, quelle que soit la situation, parce que, disait-il, lui revenait alors à l'esprit les bavures policières, les charters qui reconduisaient dans leur pays les personnes sans-papiers.

C'est exactement cette situation que l'on retrouve au début du texte évangélique. Les disciples sortent du temple avec Jésus et ils voient un aveugle de naissance qui est là en train de mendier. Quelle est leur réaction première ? Ecoutons à nouveau ce qu'ils demandent à Jésus : " Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu'il soit né aveugle ? " C'est vraiment une drôle de réaction, non ? Je dois faire ici une petite parenthèse historique pour que vous compreniez bien la réalité, je dirais même le réalisme de la scène. Les infirmes n'avaient pas le droit de pénétrer dans l'enceinte du Temple, c'est-à-dire ils ne faisaient pas partie pleinement de la communauté d'IsraÎl, parce que l'on considérait qu'ils étaient impurs ; un texte biblique raconte que c'est le roi David qui a pris la décision de cette interdiction. Comme de plus, beaucoup n'avaient pas de travail, ils subsistaient en mendiant. Or, quel meilleur endroit que la sortie du Temple, ou des églises aujourd'hui, pour faire la quête ? Donc, si un infirme est là à mendier à la porte du Temple, c'est parce que son infirmité l'empêche d'y entrer. Son infirmité est le signe du péché, de son péché à lui ou de celui de ses parents. On comprend ainsi comment la seule vue de l'aveugle à la porte du temple a déclenché une telle question chez les disciples. Et derrière cette question il y a surtout une accusation, une condamnation prête à être portée.

On dit de certaines personnes qu'elles ne voient que ce qu'elles veulent bien voir. En fait, nous sommes tous dans ce cas. Nous ne voyons que ce que nous voulons voir, au sens où notre regard est conditionné par des éléments sociaux et culturels, par nos sentiments, par notre manière d'envisager la vie et les autres. Il n'existe pas de regard objectif, sauf peut-être le regard que nous portons sur une boîte d'allumettes. Il est partiel mais rarement conditionné par de bons ou mauvais sentiments, par la peur ou par l'envie.

Ceci n'est en rien un défaut de notre manière de voir. Elle est ce qu'elle est. Le problème apparaît quand nous sommes totalement prisonniers de nos conditionnements, quand nous ne sommes pas capables de nous interroger sur eux ou de prendre distance d'eux. Revenons-en au début de l'Evangile. Les disciples sont, semble-t-il, complètement enfermés dans leur idée préconçue, dans ce que leur éducation leur appris. Mais Jésus a appris lui aussi la même chose, l'interdiction posée par le roi David. Cependant, à la question des disciples, il répond : " Ni lui ni ses parents n'ont péché, mais c'est pour qu'en lui se manifestent les oeuvres de Dieu. " Ce que Jésus affirme, c'est non seulement l'absence de péché à l'origine de la cécité de l'homme, mais c'est aussi que Dieu a un projet sur lui, pour lui. En lui, quelque chose de l'amour de Dieu peut se réaliser. Alors que, rappelons-nous, le fait que cet homme ne puisse pas entrer dans le Temple symbolise son exclusion du Peuple et de l'Alliance du Peuple avec Dieu.

Nous ne pouvons bien évidemment pas nous abstraire totalement des conceptions de notre époque et nous ne pouvons pas plus faire disparaître d'un coup de baguette magique un certain nombre de sentiments qui nous habitent. La question qui se pose, que nous pose Jésus, est différente. Une nouvelle fois, Jésus déplace le problème et invite à la lucidité. La question qui se pose est celle-ci : par quoi notre regard, avec les conditionnements qui sont les siens, est-il guidé ? Quand nous regardons l'autre, est-ce notre appétit de domination qui domine ? Ou alors, est-ce que le désir de la rencontre et de l'ouverture à l'autre sont suffisamment forts en nous pour que notre regard sur lui ne soit pas enfermé dans les images que nous avons envie de plaquer sur lui ? Si l'appétit de domination nous domine, alors notre regard ne sera satisfait que si l'autre entre dans nos schémas, se coule dans le moule que nous avons préparé. Et si l'autre refuse d'entrer dans notre jeu, nous exercerons sur lui une pression - en poussant fort, ça rentrera bien ! Ou nous le laissons tomber, il n'est plus intéressant.

L'enjeu n'est pas que notre regard devienne objectif, froid comme celui que porte un biologiste sur son microscope, mais que notre regard s'ouvre au désir de l'autre, c'est-à-dire au respect de ce qu'il est. Un regard qui désire, c'est un regard qui voit du bien en l'autre, qui voit en lui le lieu où Dieu aussi veut habiter.

 
fr. Thierry-Marie

JE voudrais à présent faire le lien avec notre évangile. Et nous pourrions partir de cette phrase de Jésus :

" C'est pour un discernement que je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles. "
Des Pharisiens, qui se trouvaient avec lui, entendirent ces paroles et lui dirent : " Est-ce que nous aussi, nous sommes aveugles ? "
Jésus leur dit : " Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché ; mais vous dites : Nous voyons ! Votre péché demeure. "
(Jn 9, 39-41)

Nous pouvons accepter facilement la première partie de la phrase de Jésus " je suis venu pour que puissent voir ceux qui ne voient pas ", mais ceci nous choque certainement de l'entendre dire qu'il est venu pour que ceux qui voient deviennent aveugles. Que peut bien vouloir dire Jésus sur cette question du voir ? Elle se pose à plusieurs niveaux.

Tout d'abord, Jésus veut faire comprendre que la cécité n'est pas liée au péché. L'aveugle de naissance n'est pas aveugle à cause d'une vie antérieure. Il est aveugle parce qu'ainsi va la vie, qui nous dote de dons, de privilèges et de handicaps divers dans lesquels nous ne sommes pour rien. Mais la bonne nouvelle que nous annonce Jésus c'est que nos handicaps peuvent être le lieu de la manifestation de l'action de Dieu en nous. Et peut-être parmi nous, y en a-t-il qui face à un handicap ont crié vers Dieu et ont pu éprouver son action de paix et de réconciliation, de délivrance, de vie et d'amour. Le handicap n'a pas forcément disparu, mais au lieu d'être traîné, il est porté, soulevé, et ainsi allégé. Il ne cloue plus au sol celui qui le subit.

Cette cécité, est ici physique, mais elle pourrait être tout autant spirituelle. Beaucoup de nos contemporains n'ont jamais entendu parler du Christ en vérité, du Dieu de miséricorde et de force, et sont ainsi aveugles de naissance. " Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché. " Jésus nous dit que même la cécité spirituelle non volontaire n'est pas un péché. Il permet donc à ceux qui sont aveugles physiquement ou spirituellement de réintégrer la communauté humaines, ils ne sont pas plus pécheurs que d'autres.

Mais ensuite, Jésus veut dire qu'il vient pour permettre aux aveugles de voir. Il est leur lumière. Voir, ici n'a pas le sens d'apercevoir, de remarquer, de chercher à satisfaire une curiosité, ou même de contempler la création, mais de connaître. De connaître la vérité, de la voir. Cette vérité, quelle est-elle ? C'est qu'il est le Fils de l'homme, qu'il est le Sauveur du monde (disaient les samaritains, dimanche dernier), qu'il est Dieu venant dans la chair pour réconcilier le monde avec lui.

C'est cette connaissance, qui est expérimentation vivante de la réconciliation et non pas savoir scientifique, qui est salvatrice. Il y a donc un lien très net entre cette question du voir et celle de la lumière. Si l'aveugle peut voir, si nous pouvons voir, c'est parce que Jésus est la lumière, parce que la parole de Dieu illumine les esprits. Cette lumière fait irruption dans nos ténèbres et nous ouvre à la vérité de ce que nous sommes, et de ce qu'il est, sans en avoir peur. Enfin, nous pouvons voir ce que nous sommes : des hommes et des femmes pauvres, fragiles, faibles et blessés, mais aussi des hommes et des femmes aimés par Dieu, tels que nous sommes. Cet accueil de la lumière en nous, qui nous révèle cet amour de Dieu pour nous, fait de nous des voyants.

¿ l'opposé, la fermeture de soi à la parole de Dieu, sous le prétexte que nous voyons, c'est-à-dire que nous savons déjà ce qui est à voir, que nous pensons voir, connaître, comprendre suffisamment, c'est cela même qui fait de nous des aveugles. Le seul fait de refuser d'entendre la parole de Jésus qui se donne librement, qui est la lumière, qui éclaire ce que nous ne saurions comprendre par nous-même ; c'est ce seul fait qui nous rend aveugle. C'est bien pourquoi, Jésus dit aux pharisiens, que c'est parce que vous dites " nous voyons ", que votre péché demeure.

Finalement ce qui nous empêche de connaître la vérité, ce qui nous empêche de voir Dieu, c'est de penser que nous en savons assez et que nous n'avons plus besoin d'écouter sa parole.

Ils lui dirent alors : " Que t'a-t-il fait ? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ? "
Il leur répondit : " Je vous l'ai déjà dit et vous n'avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous l'entendre à nouveau ? Est-ce que, vous aussi, vous voudriez devenir ses disciples ? "
Ils l'injurièrent et lui dirent : " C'est toi qui es son disciple ; mais nous, c'est de Moïse que nous sommes disciples.
Nous savons, nous, que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d'où il est. "
L'homme leur répondit : " C'est bien là l'étonnant: que vous ne sachiez pas d'où il est, et qu'il m'ait ouvert les yeux.
Nous savons que Dieu n'écoute pas les pécheurs, mais si quelqu'un est religieux et fait sa volonté, celui-là il l'écoute.
Jamais on n'a ouï dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle-né.
Si cet homme ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. "
Ils lui répondirent : " De naissance tu n'es que péché et tu nous fais la leçon ! " Et ils le jetèrent dehors.
Jésus apprit qu'ils l'avaient jeté dehors. Le rencontrant, il lui dit: " Crois-tu au Fils de l'homme ? "
Il répondit : " Et qui est-il, Seigneur, que je croie en lui ? "
Jésus lui dit : " Tu le vois ; celui qui te parle, c'est lui. "
Alors il déclara : " Je crois, Seigneur ", et il se prosterna devant lui.
(Jn 9, 26-38)

Il y a donc quelque chose de proche entre le fait de connaître la vérité et de la voir. " J'ai vu " signifie souvent " j'ai compris ". Dans le mot voir, il y a le bien le sens de connaître. Ainsi voir la vie éternelle, c'est la connaître, c'est-à-dire l'expérimenter. Et pour voir, il faut de la lumière. La lumière qui nous est donnée, c'est une parole. Nous avons besoin de la parole de l'autre, pour comprendre. Aussi nous ne pouvons connaître la vérité sans entendre la parole qui en parle ? Voir la vérité, commence donc par l'écouter, par l'accueillir. La sortie de notre cécité va se faire dans le dialogue. Dialogue entre nous et Dieu.

La dernière fois, en parlant de notre désir de la vérité, nous avons souligné la place de la parole. Aujourd'hui encore, nous pouvons rappeler combien les sciences humaines nous montrent combien la parole est ce qui spécifie l'homme, et comment cette parole se situe par rapport ce qui n'en est qu'une apparence. L'homme est b‚ti pour le dialogue, dialogue qui n'est pas bavardage ou échange d'opinions, qui n'est pas recherche de la domination de l'autre par le verbe, mais qui est une épreuve de la vraie parole, sa livraison qui aboutit à la livraison de soi-même. C'est par le dialogue que l'homme est conduit à son plein épanouissement. C'est dans l'échange de la parole avec un autre que l'homme se révèle aux autres et se révèle à lui-même. Ce n'est pas par le seul jeu des regards.

Toute la Bible est l'histoire du dialogue de Dieu avec l'homme. Ce chemin dans et pour le dialogue n'est pas différent du chemin dans la foi. La question qui se pose pour nous est souvent celle de croire en quelqu'un. Dans cet évangile, elle est celle de s'engager dans une relation de confiance avec ce quelqu'un qui est la Source de vie et d'amour. C'est pourquoi l'on parle d'alliance pour le dialogue que Dieu veut nouer avec les hommes.

"Souvent, dans le passé, Dieu a parlé à nos pères dans les Prophètes, sous des formes fragmentaires et variées, mais dans les derniers temps, dans ces jours où nous sommes, il nous a parlé en un Fils... ce Fils est resplendissement de sa gloire et expression de son être..."
(Hb 1, 1-3)

C'est au cours du long apprentissage du dialogue de l'homme avec son Dieu, que la parole de Dieu prend peu à peu toute sa place. Elle touche, elle blesse, elle habite le coeur de l'homme qui y répond par le cri, l'action de gr‚ce, le questionnement et la foi. La parole divine ne devient vraiment parole de Dieu pour l'homme, que quand elle est en relation d'échange avec la parole humaine. Le dialogue devient le lieu où se déploie la parole de Dieu qui est autant une geste, une action divine, qu'un discours. La Bible nous fait découvrir l'enjeu du dialogue. Elle nous montre que le dialogue est une épreuve, qu'il demande du temps pour devenir véritable, un dialogue d'être à être, un lieu où Dieu se révèle à l'homme et où l'homme apprend à connaître Dieu, à le voir dans sa vérité.

Je vous encourage à reprendre dès le début du livre de la Genèse ce long cheminement vers le dialogue que nous propose Dieu. Long chemin où l'homme passe de la peur de la parole, au monologue, puis au dialogue. C'est avec Jésus-Christ que le dialogue entre l'homme et Dieu atteint son sommet, son accomplissement, et qui du coup, nous y introduit à notre tour.

Jésus, le Verbe fait chair vient avec la parole et le déploiement de la parole est son activité. Sa vie, ses oeuvres, ses paroles, ses actions, sa passion, sa mort, sa résurrection sont la parole de Dieu. C'est l'ensemble de tout son être et de tout son agir, c'est le Dieu Homme lui-même qui est parole de Dieu à l'homme, qui est expression parfaite (Hb 1, 3) et totale de Dieu dans son dialogue avec l'humanité. Si la parole divine a trouvé là son accomplissement, la parole humaine, ordinaire, reste sur son registre, du refus de la foi, du mépris de l'amour.

Avec Jésus, c'est la communication sans interprète des enfants avec leur père. Il est à la fois, et dans le même mouvement, tout entier lui-même et tout entier expression pure et parfaite du Père, car il est incapable d'être ailleurs qu'à l'intérieur du Père. C'est pourquoi, sa parole est à la fois puissance qui opère ici-bas le salut, c'est-à-dire le rétablissement de l'homme dans la vie intime du Père, et, lumière qui révèle le mystère de vie de communion de Dieu.

Désormais, l'homme peut converser directement avec Dieu par la médiation de Dieu fait homme, du Verbe ayant pris chair. Si déjà dans l'Ancien Testament, les paroles de Dieu devenaient paroles humaines pour se dire à l'homme. Avec Jésus-Christ, c'est l'unique parole éternelle de Dieu qui se donne par et dans la vie humaine d'une personne divine. La parole humaine n'est plus, dès lors, seulement véhicule mais demeure de Dieu. Le dialogue a atteint son sommet, celui de la vision face à face, celui de l'union humano-divine.

Le désir du voir nous a conduit au désir du dialogue. Il ne tient plus qu'à l'homme d'y vivre en laissant s'exprimer son désir de la rencontre face à face, après avoir laissé tomber son appétit de maîtriser par la vision le Dieu de sa crainte. C'est ainsi que nous ne verrons plus la mort, et que nous verrons la Vie (Jn 3, 36).


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